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06/05/2014

iXième

Le X est fascinant. Rien que du point du vue grammatical, voilà une lettre qui est aussi substantif et adjectif, ce qui n'est pas donné à toutes, et même en fait à aucune autre.

Mais surtout X fait entrer dans le territoire de l'inconnu, et par conséquent dans celui de l'imaginaire et de l'abstraction. En algèbre, symbole littéral désignant une inconnue. Souvenir de petits moments de mathématique pas trop compliquée, dans le plaisir de jouer avec cet X lors de la résolution d'une équation. Le faire passer d'un côté puis de l'autre du signe de l'égalité, comme dans une balade on repasse plusieurs fois à gué le même ruisseau, mais un peu plus haut, un peu plus bas. « Manipuler » (ainsi disaient parfois les profs) le X, le multiplier, le diviser, l'acoquiner avec des vrais chiffres en clair et sans code, mêler cet inconnu à la banalité, l'évidence d'un 2 ou d'un 210. Chaque manipulation le faisait un peu plus précis, lui ôtait du flou, jusqu'au moment où s'écrivait noir sur blanc X = 7. Moment à la fois triomphal et toujours un peu décevant. Cet X qui se cachait dans l'énigme de l'équation, auréolé du mystère, de l'indéterminé du mot d'inconnue, se retrouvait finalement là posé sur la feuille, résolu, identifié à un 7 tout bête, comme déchu de son vertigineux possible.

 

X c'est aussi le chromosome X, un chromosome fort sympathique ma foi, que se partagent les hommes et les femmes. En revanche accoucher sous X est nettement moins réjouissant. Et puisqu'on est dans cette sorte de choses, parlons des films X, du « porno ». Voilà un mot aussi moche et vulgaire que ce qu'il dit. C'est déprimant de penser que la plupart des adolescents aujourd'hui ont pour premier aperçu de l'acte amoureux le sexe vu par l'industrie du porno, une mécanique répétitive de gestes aussi formatés que les parties du corps utilisées. Espérons que leur sensibilité et leur aptitude sentimentale soient les plus fortes face à ces aberrations, dont la stupide indigence n'a d'égale que l'angoisse haineuse à l'égard du corps féminin. Angoisse déniée, refoulée, qui constitue l'alpha et l'oméga de toutes les formes de l'antiféminisme, des plus soft aux plus abjectes.

 

Mais ne restons pas sur cette triste note, car l'X présente aussi le charme expérimental du fameux sonnet en X de Mallarmé, qui est à lui seul une pub pour le dictionnaire :

Ses purs ongles très hauts dédiant leur onyx,

L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore.

 

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,

Aboli bibelot d'inanité sonore …

 

Et pas que sonore, hein ?

18:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

01/05/2014

Witz

Witz ? Warum ? Es ist kein französisches Wort, oder ? Ja, ich weiss, Du Kartoffel ! Et d'ailleurs je dois à la vérité de dire que Robert n'a pas mis ce mot dans son W. Eh bien moi je le mets, c'est mon blog et je fais ce que je want. Et que Robert ne vienne pas me chercher des noises, lui qui n'hésite pas à définir waouh, wech ou wiki …

 

Le Witz est une histoire drôle, ou plus exactement drôlement tournée, car il repose surtout sur le jeu avec les mots. Quelqu'un de witzig est quelqu'un qui a de l'esprit, qui a le sens de la plaisanterie. Ce qui est déjà une bonne raison de faire honneur à ce mot. Mais il faut surtout mentionner que Freud lui a consacré un de ses livres, « Le Witz et sa relation à l'inconscient », ouvrage publié pour la première fois en 1905 (il aurait donc pu employer le mot vasouiller, en français dans le texte). Ce livre nous dit d'abord une chose essentielle : Freud n'était pas le grincheux névrosé obsessionnel que d'aucuns se plaisent à décrire. Enfin un peu peut être, mais pas seulement. C'était aussi quelqu'un qui aimait rire et sourire, savait goûter les plaisanteries, les jolies rencontres de mots (entre autres celles que lui offrait l'écoute de ses patients). Et il n'est que de le lire sans a priori pour déceler dans son écriture la capacité de distance ironique qui fonde le meilleur sens de l'humour. Et cela y compris dans les démonstrations les plus serrées. Il dit d'ailleurs à propos du Witz que « c'est la plus sociale de toutes les activités psychiques ayant pour but un gain de plaisir ».

J'espère t'en avoir dit assez, lecteur de ce blog, pour piquer ta curiosité, car je crois bien qu'après cet abécédaire qui n'est plus qu'à trois lettres du mot fin, nous nous en irons vadrouiller du côté de la freuditude.

 

Parmi les histoires citées dans le livre sur le Witz, il y en a dont Freud dit que ce sont des Witz « sceptiques », car « ils attaquent la sûreté de notre jugement lui-même, qui est un de nos biens spéculatifs ». Celle-ci vaut le détour et a été amplement commentée (entre autres par Lacan) :

Deux Juifs se rencontrent dans un train en Galicie. « Où vas-tu ? » demande l'un. « A Cracovie », répond l'autre. « Regardez-moi ce menteur ! » s'écrie le premier furieux. « Si tu dis que tu vas à Cracovie, c'est bien que tu veux que je croie que tu vas à Lemberg. Seulement moi je sais que tu vas vraiment à Cracovie. Alors pourquoi tu mens ? »

 

Voilà je trouve qui n'est pas sans rapport avec la manière dont Kafka* gère sa corbeille à papiers ...

 

 

 

* voir le K de cet abécédaire.

17:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

28/04/2014

Vasouiller

" Fam. Être hésitant, peu sûr de soi, maladroit. 'Je n'ai vasouillé qu'un peu au début' (Jules Romains) Voir : cafouiller, s'embrouiller, merdoyer."

Jules Romains, vous voulez que je vous dise, n'est qu'un petit joueur. Car par exemple moi perso je ne me suis pas contentée de vasouiller « au début ». (Au début de quoi, d'ailleurs ? Mais ne nous égarons pas, ne laissons pas vadrouiller notre imagination comme un lycéen pas sérieux sous les tilleuls de Charleville-Mézières). J'ai vasouillé au début, je vasouille maintenant, et les dieux du vasouillage m'accorderont je l'espère de vasouiller itou jusqu'à la fin, dans une constance vasouillarde qui ne peut que forcer l'admiration.

De plus, sans me vanter, contrairement à ce petit bras de Jules, je ne vasouille pas qu'un peu, mais beaucoup, passionnément, à la folie. Je dis cela sans vanité aucune, mais juste je ne vois pas pourquoi je passerais sous silence mon meilleur domaine de compétence. Comme dit Montaigne De dire de soi moins qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie. Car soyons clairs : le mot vasouillage offre à le sonder des abîmes de subtilité. Au fait, pourquoi donc n'y a-t-il pas un chapitre des Essais intitulé « Du vasouillage » ? me rétorquera le lecteur histoire de m'embrouiller. Mais parce que le mot n'était pas encore là ! Il n'est entré dans la langue qu'en 1904, dixit Robert qui jamais n'hésite, ne cafouille ni merdoie dès qu'il s'agit de préciser une date.

 

1904 c'était un bon timing. Cela a donné une petite dizaine d'années aux locuteurs de l'époque pour se mettre le mot en bouche. Ainsi ceux d'entre eux qui eurent la chance de passer quelques années à pourrir dans la boue des tranchées purent l'utiliser, comme leurs généraux les utilisaient eux en chair à canon. Le monde est bien fait. Remarquons d'ailleurs que le Poilu employait le mot à bon escient et en connaissance de cause, alors que l'Etat-Major, comme M. Jourdain avec la prose, vasouillait en virtuose, mais sans avoir la capacité de mettre sur ses stratégies ce mot qui pourtant reste le plus adéquat pour les définir. Ce qui nous ramène à Jules Romains qui a consacré des pages bien senties à Verdun. Je ne sais pas si le monde est si bien fait que ça, mais la littérature ça arrive.

 

Je terminerai en vous offrant une occasion de briller dans les dîners en ville. Lorsque la conversation vasouillera, amenez habilement une référence à Verdun (facile avec le centenaire de la guerre 14-18), de là passez à Jules Romains et enfin, modestement, glissez : « Au fait savez-vous que Jules Romains ne s'appelait ni Jules ni Romains, mais Louis Farigoule ? »

Louis, je n'ai pas de conseil à te donner, et c'est trop tard surtout, mais entre Farigoule qui fleure bon la garrigue, et ces Romains qui ont semé tant de cadavres dans tant de tranchées, y a pas photo.

Tout le monde n'a pas la chance de s'appeler Montaigne, dis-tu ? C'est vrai, y a des veinards, va donc essayer de vasouiller avec un nom pareil ...

 

12:00 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)