Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12/11/2014

Tais-toi et nage

« L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. »

Ainsi parlait Zarathoustra (De la guerre et des guerriers)

« Le surhumain est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le surhumain soit le sens de la terre ! » (Prologue 3)

« En vérité, l'homme est un fleuve malpropre. Il faut être un océan pour pouvoir recueillir un fleuve malpropre sans se salir soi-même.

Voyez, je vous enseigne le surhumain : c'est lui, cet océan, en lui peut s'abîmer votre grand mépris» (Ibidem)

 

Devant la notion de surhumain (übermensch), je ne suis que perplexité. On me dira tuyaute-toi auprès des gens qui savent, qui ont étudié le concept, son historique, ses tenants et aboutissants. On me dira va faire ton marché parmi les interprétations hasardées, y compris les hasardeuses. Oui, mais n'ayant rien à gagner ni personne à vaincre ou convaincre, je peux me payer le luxe d'essayer juste de voir ce que ça me dit. N'étant prêcheuse (prêcheresse?) d'aucun arrière-monde, je peux aborder la notion de surhumain sans arrière-pensée. Je pense donc tout court et tant pis si c'est un peu court (voilà que je paraphrase l'ami Cyrano). N'empêche toutes ces précautions & tournages autour du pot prouvent bien ma gêne. Vous savez quoi je me dis qu'il y a là pour moi du tabou dans l'air. Oui tiens y a de ça, la notion de surhumain c'est comme qui dirait de Zarathoustra le totem et le tabou à la fois.

 

Surmonter l'homme ? S'il faut entendre par là trouver moyen de dépasser les réflexes dont on dit « c'est humain », du genre égoïsme forcené, d'abord ma pomme et tant pis si le bien commun en souffre un peu ou beaucoup, je souscris. Si surmonter l'homme c'est tenter de concevoir un autre mode d'être humain que l'exploitation et le mépris de l'homme par l'homme, je dis OK surmontons. Qu'il y faille une certaine volonté, une certaine résolution de se libérer, d'accord. Le tout est de prendre pour ce faire les bons chemins, et par exemple saisir la main aussi sûre que douce de Spinoza.

Et que l'homme soit un fleuve malpropre, ma foi j'ai assez vécu pour savoir qu'il y a bien un peu de ça, même s'il n'y a pas que ça. C'est bien la vraie question de recueillir ce fleuve malpropre : autrement dit voir qu'on n'est pas fait que d'amour et d'eau fraîche mais ne pas jeter pour autant le bébé avec l'eau du bain (à la métaphore aquatique comme à la métaphore aquatique).

Un océan c'est beaucoup plus de m3 qu'un fleuve. Le surhumain dans cette phrase j'y vois un concept en extension. Non pas un homme-plus, une élévation personnelle de chaque homme, ou pas seulement, mais surtout un homme-plusieurs, un élargissement du regard vers l'ensemble divers des hommes. Ce qui ouvre la possibilité que les saloperies des uns se diluent dans la bonté, la droiture des autres.

 

Car le plus clair de l'histoire c'est qu'on est tous embarqués dans la même galère et qu'il faut bien ramer au mieux sous peine de couler.

09:03 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

08/11/2014

Transcendance d'autruches

« Je leur enseigne à ne plus mettre la tête dans le sable des choses célestes, mais à la porter haute, une tête terrestre qui donne son sens à la terre ». Ainsi parlait Zarathoustra (Des prêcheurs d'arrière-mondes)

 

La teneur de ce discours est concentrée dans sa première phrase :

« Jadis Zarathoustra aussi avait projeté son illusion par delà l'humanité, comme tous les prêcheurs d'arrière-mondes. »

Tout est dit. L'élucidation d'une illusion. (Freud reprendra la thématique, en bon lecteur de Nietzsche et de quelques autres).

Nietzsche nomme arrière-monde le ci-devant autre monde, « ce monde d'où l'homme est absent, ce monde inhumain, qui n'est qu'un néant céleste.»

Arrière-monde fait bien entendre le côté régressif du fantasme d'au-delà.

 

Pourquoi fantasmer la transcendance ? Nous sommes marqués, explique Freud, par l'expérience archaïque du bébé que nous étions, radicalement hilflösig = en besoin d'aide, incapable de se suffire à soi-même. La première aide est donnée à l'enfant par ses parents (ou autre adulte tutélaire). Mais devenu adulte lui-même et s'étant découvert mortel (sans compter les autres patates qui font la condition humaine), il se retrouve hilflösig comme devant, l'angoisse métaphysique en prime. Que faire ? Où retrouver l'aide d'un plus puissant et plus sachant ?

 

La chercher dans une transcendance-refuge, un abri calfeutré dans lequel on a bon espoir de survivre même à la fin du monde (c'est à dire en pratique à sa propre mort) ? Réflexe d'autruches ! Mettre la tête dans le sable des choses célestes : bravo l'artiste. Bravo Monsieur Nietzsche pour ce petit bijou d'image surréaliste, loufoque, qui révèle votre génie caricaturiste. C'est drôle autant que philosophique, dans une veine et une verve qui évoquent (entre autres) l'Eloge de la folie d'Erasme.

 

Nietzsche joue ici sur un trait classique de la caricature : l'inversion du haut et du bas. S'y ajoute un double chamboulement du sens. Pour le sens concret (sens = direction) l'au-delà se révèle comme l'en-deçà, l'arrière-monde. Pour le sens abstrait de signification logique, le ciel se révèle non comme lieu de l'être suprême, mais comme néant céleste.

 

L'autruche à la tête enfouie croit-elle faire illusion grâce aux splendides plumes de son arrière-train ? Probablement, mais nous n'avons pas cette ressource. Il ne nous reste donc qu'à essayer de tenir bien debout sur nos pattes, pour suivre le conseil de porter haute une tête terrestre qui donne son sens à la terre.

Plus humaniste que ça tu meurs, non ?

 

 

10:08 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

05/11/2014

Allô Maman chaos

J'ignore s'il existe un sondage sur la question, mais il ne fait aucun doute que la cote de popularité du chaos n'est pas au plus haut. Le mot se trimbale des connotations toutes plus apocalyptiques les unes que les autres. Plein d'évocations de forces obscures, le chaos fait dans le chtonien grave. Faites l'expérience dites à votre patron « La réunion d'hier, j'ai trouvé carrément chaos ! », ou à votre compagnon/compagne « Depuis qu'on est ensemble, ma vie est un super chaos », vous verrez comment ça sera reçu.

Cependant quand vous direz à votre gamin chéri « Toto, range ta chambre, ça fait dix fois que je te le dis ! », si la réponse est : « Mais maman/papa, il faut porter encore du chaos en soi pour donner naissance à une étoile qui danse, comme dans Billy Elliot ! » là vous commencerez à devenir réceptifs à la positivité potentielle du terme. Alors ? Positif, négatif, négatif, positif ?

Faisons appel à l'étoile incontestée de la sémantique, j'ai nommé Robert.

« Chaos 1 Vide ou confusion existant avant la création (voir tohu-bohu)

2 Confusion désordre grave 3 Entassement désordonné de blocs de rochers 4 Chaos moléculaire distribution désordonnée des positions et vitesse des molécules d'un gaz parfait en équilibre Contraires : harmonie, ordre. »

 

Le n°2 ne peut qu'évoquer le « chaos syrien » (ou irakien ou malien etc.) qui hante gazettes et jités. Globalement ce qui ressort de plus clair de Robert, c'est que le chaos ne l'est pas, clair. Confusion deux fois, désordre trois fois, (même 4 car contraire ordre = désordre en bonne logique) : on se croirait dans la chambre à Toto.

Pourtant, je sais pas vous, mais je trouve particulièrement suggestif le n°4. Comme dirait Spinoza, la physique dépasse la fiction. En outre voilà qui permet de satisfaire la pulsion effrénée à la synthèse qui peut saisir les meilleurs d'entre nous, et je ne veux nommer personne. Dans ma prochaine vie je ferai gaz parfait c'est décidé.

Pour revenir à Zarathoustra puisque c'est quand même lui qui nous a fourrés dans ce bazar, nul doute qu'il prend chaos au sens n°1, celui du tohu-bohu de la Genèse.

La terre était tohu-bohu, une ténèbre sur les faces de l'abîme, mais le souffle d'Elohim planait sur les faces des eaux. Elohim dit : une lumière sera. Et c'est une lumière. (Genèse chap1, v.2-3, traduction André Chouraqui).

La lumière n'est pas de culture hors sol, dit ce texte. Elle se révèle dans le chaos par une parole qui en discerne la potentialité. Nietzsche dit la même chose, sur un mode (étonnamment?) sensuel et féminin. On dirait qu'il a vécu une grossesse, parce que c'est ça : on porte en soi un chaos de sensations, de matière mouvante et puis un jour le regard d'étoile d'un bébé où la vie vient continuer sa danse.

La vie créatrice on est tous tombés dedans quand on était petits. Si on la laissait faire, le monde serait un feu d'artifices d'étoiles dansantes. Parce que côté chaos, y a matière.

 

 

09:14 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)