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08/07/2014

Relâche

« La technique (des jeux de mots) consiste à diriger notre attitude psychique vers la sonorité des mots au lieu qu'elle le soit vers le sens, à faire en sorte que la représentation (acoustique) du mot prenne la place de la signification, laquelle est donnée par les relations de celle-ci aux représentations de choses. »

S. Freud Le Witz et sa relation à l'inconscient

 

Freud parle ici de la catégorie des Witze qui suscitent le rire de façon automatique, en réaction aux carambolages de sons. Comme si le plaisantin, ses mots, et son public rieur étaient pris dans une mécanique commune, constituaient les éléments articulés d'une machine à rire.

 

Notons d'abord que cette phrase récapitule implicitement le fonctionnement de base du langage. Le mot a pour usage habituel de re-présenter les choses. La mise en relation du mot « tel qu'en lui même » (= le signifiant) avec ce qu'il représente (= le signifié) constitue l'opération de signification. Nous la pratiquons constamment pour communiquer par le langage.

 

La « fonction signification » du langage met en relation l'ensemble « mots » et l'ensemble « monde ». Par elle, les opérations réelles, ce qui se passe entre les vraies choses du vrai monde, trouvent leur projection dans des discours sur le monde et le réel. Lesquels discours, remarquons-le au passage, construisent une sorte de double du monde, au sein duquel peuvent alors se créer des relations autres que les seules projections du réel.

Ainsi donc le langage ne sera pas toujours cantonné à sa fonction référentielle de dire le réel. Il peut en particulier s'adonner à un fonctionnement dit poétique dans lequel le mot reprend sa liberté, quitte pour un moment sa place dans la chaîne de signification. Le mot n'est plus employé, ouvrier, il devient son propre patron.

 

Ce que Freud formule ici : la représentation (acoustique) du mot (c'est à dire donc le signifiant version son – il y a aussi sa version image dans l'écriture) prend la place de la signification.

On accorde aux mots un moment de relâche dans leur job de représentation, leur rôle de relais entre le monde objectif et la subjectivité du locuteur. Et on les laisse pour un moment s'amuser un peu entre eux.

 

Or il est facile de constater que lorsque les mots font ainsi relâche, notre tension psychique fait de même. Parmi les formes de comique ou de plaisanterie, celle-ci, ce moment de congé sabbatique de la signification, a le don de provoquer l'affect que Spinoza nomme hilaritas, la joie qui détend, qui dilate, la joie de se lâcher. Oui mais pourquoi ?

Freud a quelques idées sur la question.

 

 

09:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

03/07/2014

"Pas indispensable"

"Je doute que nous soyons à même d'entreprendre quoi que ce soit sans qu'une intention entre en ligne de compte. Quand nous utilisons notre appareil psychique dans un but qui n'est pas la satisfaction indispensable de l'un de nos besoins, alors nous le laissons travailler tout seul pour son plaisir, alors nous cherchons à retirer du plaisir de l'activité qui lui est propre. Je suppose que c'est là, d'une façon générale, la condition à laquelle est soumise toute représentation esthétique, mais je m'y connais trop peu en esthétique pour vouloir développer cette proposition jusqu'à son terme."

S.Freud, Le Witz et sa relation à l'inconscient (1905)

 

Pour la définition du Witz (ou ce qui s'en approche), je vous renvoie, lecteurs, à ma note éponyme du 1er mai dernier. Car ou bien c'est moi qui reformule ou recopie ladite définition, ou bien vous qui allez chercher dans le blog. Je choisis ce qui m'arrange, en vertu de l'exorbitant pouvoir que me confère ma position blogueuse. Situation semblable, je m'en avise à l'instant, à celle de la fin du film Le bon la brute et le truand. C'est cool d'être du bon côté du flingue et/ou du texte. Bref, lecteur, « toi tu creuses », c'est comme ça.

En fait, je suis persuadée que ça n'est pas pour toi un problème-bug-souci, que creuser ne te fait même pas peur. Sinon tu ne serais pas arrivé jusqu'à ces mots ici-même, tu aurais décroché dès la 2° ou au mieux la 3° ligne de la citation de Freud.

Car, c'est là où je voulais en venir (mais parler c'est quoi sinon faire des détours, voir note Blabla du 6 février dernier, ça nous rajeunit pas) ce livre sur le mot d'esprit, la plaisanterie et ce genre de choses, est plutôt un drôle de livre qu'un livre drôle. Il y a bien quelques histoires juives délectablement absurdes. L'ennui c'est que Freud revient en boucle sur toujours les mêmes, analysées de différentes façons à différents moments du livre, dans une construction redondante et circulaire. Mais cela dit, comme redondantitude et circularitage sont souvent mes deux mamelles, je me garde bien de lui jeter la pierre, j'ai trop peur de l'effet boomerang.

Bon c'est pas tout ça, attaquons la citation avec toute la concision qui s'impose. Qui va peut être finir par s'imposer non sans mal.

 

1° Rien ne se fait sans intention. Qui n'estpas nécessairement un méga-plan très élaboré. L'intention est souvent une simple tendance à la satisfaction des besoins les plus basiques, et la tentative plus ou moins directe d'y parvenir.

2° Lorsque le psychisme a l'air de travailler sans intention, c'est qu'au lieu de travailler pour le compte du besoin, il travaille pour son propre compte.

3° Les activités inutiles, gratuites, absurdes, que se donne le psychisme juste pour le plaisir sont paradoxalement les seules qui lui soient absolument nécessaires pour être ce qu'il est.

 

4° Parlons spinozien ce sera plus simple, et disons que le Witz (ou autre activité esthétique) est le conatus le plus adéquat de la psyché.     

10:25 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

28/06/2014

"Des mots de gueule"

Lorsqu'on est plongé dans un bain de langue étrangère, on se sent d'abord ballotté dans un ressac phonique assez indifférencié. Peu à peu on saisit des récurrences de termes, auxquels on s'agrippe comme à autant de bouées. Et puis on perçoit aussi, surtout, la mélodie affective de la parole, comme en barbotant on se trouve parfois enveloppé d'un courant plus froid ou plus chaud. Voilà une métaphore que j'ai vraiment trop laissé filer, non ? Y a pas que Pantagruel et consorts qui dérivent dans cette histoire. Eux c'est au Nord, moi un peu plus à l'Ouest.

Bref revenons au texte. Donc ils ne captent rien aux mots en train de dégeler, « excepté un assez grosset, lequel, ayant frère Jean échauffé entre ses mains fit un bruit tel que font les châtaignes jetées en la braise sans être entomées, lorsqu'elles s'éclatent, et nous fit tous de peur tressaillir. »

C'est la force de l'affect éprouvé lors du dégel (ici tressaillement de peur, mais ce pourrait être un affect d'autre couleur) qui va provoquer ce qu'on ne peut nommer autrement qu'une interprétation.

« C'était, dit frère Jean, un coup de faucon en son temps ». Ce que frère Jean ressent ici, c'est que l'affect présent vibre sur la fréquence du trauma passé. Transfert réussi qui ouvre la possibilité d'interpréter.

 

Quant au contenu-même de son interprétation, il a le don de dégeler en moi certain souvenir de ma jeunesse follement studieuse, et d'entendre mon prof de khâgne à la barbe marxiste articuler avec gourmandise : fau-con = faux-con = cul. Et de fait tout est dit. Le son grosset semblable à celui d'un pet est bien celui de toutes les armes à feu, telles les kalach qui pétaradent ici et là de nos jours leur diarrhée de violence dégueulasse. Et les teneurs de kalach ne produisent ce bruit de faux con que parce qu'ils en sont des vrais. Et à quoi se reconnaît un vrai con ? Entre autres et de façon caractéristique, à son mépris haineux et angoissé des femmes, porteuses précisément de cet attribut avec lequel Brassens a « toujours fait bon ménage », en bon rabelaisien. Je ne me souviens plus si le prof alla jusque là dans son interprétation, son propos était plutôt d'insister sur la parole du corps et d'en bas, histoire de nous éviter les erreurs d'un intellectualisme désincarné, et je ne saurais trop l'en remercier.

 

Pour conclure revenons à nos « mots de gueule », gueule au singulier. L'interprétation est réussie, c'est à dire pas nécessairement évidente ou logique, mais agissante, si, parmi les mots gelés de nos symptômes, il en est qui, dégelant dans le climat serein d'un divan bien tempéré, laissent sortir la voix d'une vérité perdue jusqu'alors dans la profondeur de nos entrailles.

C'est pourquoi le titre du chap 56 du Quart-Livre est, tout simplement, le résumé du processus analytique :

 

« Comment, entre les paroles gelées, Pantagruel trouva des mots de gueule ».

10:46 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)