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28/01/2015

Galerie de portraits

« Vrai, je vous ai pris bien cent mots et les jouets favoris de votre vertu ; et voilà vous me boudez, comme boudent les enfants. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Des vertueux)

 

Ainsi parlait Zarathoustra. Le titre, sa lancinante reprise en refrain, désignent bien le lieu des combats décisifs : la parole, le langage, le discours. C'est le côté lacanien de Zara. Il prend les mots au mot, il décode et démonte les signifiants. Il passe au crible, pèse, scrute chaque discours, pour y déceler mensonge, hypocrisie, faux semblant.

Il y a dans ces pages sur les vertueux l'ironie d'un grand enfant, d'un enfant qui pense grand : il n'est pas dupe des histoires que (se) racontent ces adultes infantiles qui, eux, ne peuvent penser que petit.

Regardons-le crayonner avec jubilation sa galerie de caricatures, dans la veine vachardo-spirituelle des grands moralistes. Regardons-le tirader à vue avec panache façon Cyrano sur les vertueux pour de semblant et leurs « on dirait qu'on serait ».

Besogneux : qui "avancent lourdement avec grands craquements de charrettes chargées de pierres : ils parlent beaucoup de dignité et vertu – le sabot qui leur sert de frein, c'est ça leur vertu."

Cyniques : "installés dans leur marécage, leur discours émerge des roseaux : 'La vertu – c'est une place tranquille dans le marécage'."

Frimeurs : "qui aiment les attitudes et qui pensent : 'la vertu est une sorte d'attitude'."

Plus d'un rabat-joie : "impuissant à voir du grand dans l'homme, nommant vertu le fait d'examiner à la loupe sa petitesse : ainsi appelle-t-il vertu son regard malveillant."

Répressifs :" qui parlent en vertueux disant 'La vertu est nécessaire' ; mais au fond ils ne croient qu'à la nécessité de la police."

Pervers jaloux : "quand ils disent 'je suis juste' on croit toujours entendre 'je suis vengé'." (Jeu de mots gerecht/gerächt)

Tiédasses mollassons : "qui nomment vertu la paresse de leurs vices."

Maso : "pour qui la vertu est le sursaut sous les coups de fouet : et pour moi vous avez bien trop écouté leurs cris."

Pavloviens conformistes : "pareils à des réveille-matin qu'on remonte : ils font tic-tac et veulent qu'on appelle vertu ce tic-tac." (Trop joli celui-là ...)

 

En voilà qui sont bien habillés pour l'hiver, il me semble.

Voilà, « ça c'est fait » : ainsi parlait Zarathoustra.

 

 

 

09:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

24/01/2015

L'éternité c'est long ...

« Chez les uns le cœur vieillit d'abord ; chez d'autres l'esprit. Et quelques uns sont vieillards dans leur jeunesse ; mais être jeune tard maintient jeune longtemps. » (Ainsi parlait Zarathoustra. De la mort volontaire).

 

« Spät jung erhält lang jung » dit le texte en forme de proverbe. Blague ou profond paradoxe ? La jeunesse qui vient sur le tard, comment serait-elle durable ?

1) Tentons la métaphore viticole. Après le temps de la préparation, de l'amendement des sols et la taille des ceps, après celui de la croissance du grain, après celui de la vendange en pleine maturité, le temps de la vieillesse pourrait être celui de la dégustation. Et alors il se peut qu'une vendange tardive, si elle est ensoleillée, puisse donner un vin plus long en bouche ?

2) La jeunesse tardive et durable est une impossibilité logique au regard de la linéarité du « temps réel ». Une telle conjonction ne peut donc s'envisager que dans une autre logique, une autre approche du temps. Certes naître c'est se trouver devant une quantité limitée de temps à vivre avant de retourner au néant. Mais si chaque instant est vécu sans tenir compte du point de vue quantitatif, la vie se vit dans la seule qualité d'un présent absolu, gratuit. Pour le Zarathoustra de Nietzsche, de même que la liberté n'a pas de prix, le temps ne (se) compte pas. Ne se compte plus.

3) La jeunesse en effet est bien dans cette gratuité du temps, l'enfance plus exactement. Être là sans anticipation de l'après ni retour sur l'avant : les petits enfants savent très bien le faire, c'est ce qui leur donne une qualité de présence si intense. Et par là même catalyse autour d'eux une forte énergie vitale. Mais quant à la jeunesse après l'enfance, il faut bien admettre qu'elle est davantage contrainte à l'anticipation : temps d'études et de formation, projets, responsabilités. Le tout est de le vivre sans angoisse, en y appréciant la puissance d'être actif : comme nous le savons en spinozistes persévérants que nous sommes, c'est une joie.

4) La notion gratuite du temps s'appelle parfois éternité chez les Arthur Rimbaud ou autres artistes. Zarathoustra aussi conclut sa 3° partie sur le refrain « Car je t'aime, éternité ». Tout ceci amène plus ou moins la notion fameuse de « l'éternel retour du même » Wiederkunft des Gleichen. Je me demande si Wiederkunft n'est pas une création de Nietzsche à partir du mot Zukunft (à-venir), car je ne l'ai pas trouvé dans mon dico. Mais peut être que mon dico ne sait pas tout (il est assez basique je l'avoue, acheté pour mes lectures sommaires d'allemand, au vieux temps de ma jeunesse). Bref quoiqu'il en soit, il faudra bien que nous nous prenions la tête un jour ou l'autre sur cette histoire d'éternel retour, difficile de faire l'impasse.

 

Mais inutile d'anticiper. On a le temps.

 

09:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

21/01/2015

Energie oléicole

« L'hiver, un hôte mauvais, s'est assis près de moi à la maison ; mes mains sont bleuies de la poignée de main de son amitié. »

(Ainsi parlait Zarathoustra. Sur le mont des oliviers)

 

Bien vu. Je me disais moi aussi pas plus tard que ce matin, me bouchonnant dans ma salle de bains qui n'est cosy que couci-couça : sans me vanter c'est l'hiver. Pas un hiver exceptionnel peut être, mais l'hiver c'est comme un con : pas besoin qu'il soit exceptionnel pour être insupportable. L'hiver est mauvais hôte, tout juste : à la fois de mauvaise compagnie et du genre à taper l'incruste même qu'on l'a pas invité, genre un mec qui ramerait pour être au 1er rang de la manif et sur la photo avec Angela ...

Alors oui je sais ce que vous allez dire : l'hiver dont parle Nietzsche est une métaphore. Glaciation du désir, engelures de l'âme. Oui peut être aussi mais pas seulement, pas d'abord. Nietzsche écrit au plus près du corps, de la réalité, du concret de la vraie vie. Il considère que là est la philosophie et pas ailleurs : c'est la thématique d'Ecce homo. Il y a deux façons de comprendre ce titre. Comme une identification mi-délire mi-raison à la figure christique. Mais aussi au plus près des mots, décapés de leurs strates de connotations. Voici un homme, Nietzsche. Un homme qui parle « de » lui, aux deux sens : il parle de qui il est, il parle à partir de lui, sans s'abstraire.

La tension entre ces deux acceptions renvoie au combat obsessionnel de Nietzsche contre le religieux, ce corps à corps existentiel qui fut sa lutte à lui de Jacob avec l'ange (Genèse 32, 25). Dionysos et le Crucifié, l'Antéchrist, le Crépuscule des idoles. Mais cela me fait aussi penser à la phrase d'un patient en HP, se prenant pour le Christ, à sa psychiatre : « Docteur, ici c'est plein de fous qui se prennent pour moi ! » (C'est pas une histoire inventée je vous assure). Nietzsche n'aurait pas mieux dit, pour faire entendre l'aliénation fondamentale du religieux. (Bon là c'est du rapide on y reviendra promis).

 « Je l'honore, cet hôte mauvais, mais je préfère le laisser assis tout seul. Je préfère courir loin de lui ; et si on court bien on lui échappe ! »

Ah en plein hiver du temps, de l'intelligence et de la bonté, courir se réfugier dans un bon cagnard, et là, lucides et placides, lézarder au soleil. Vous le rêvez, Zarathoustra le fait. « Avec les pieds chauds et les pensées chaudes, je cours vers le lieu où le vent s'arrête, vers le coin ensoleillé de mon mont des oliviers. »

Alors vous pensez, la compassion de ceux qui dans le confort de pièces chauffées ignorent le secret de tels cagnards et déplorent «on va le retrouver congelé dans les glaces de la connaissance», ça le fait bien rigoler. Degré zéro de l'hiver ? On est fou peut être mais on s'en fout : il fait soleil au pied de l'olivier, de l'arbre de Minerve.

 

« Dans le coin ensoleillé de mon mont des oliviers je chante et me moque de toute compassion. Ainsi chantait Zarathoustra.» 

09:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)