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24/10/2016

Un monde de brutes

 

« La cour est un édifice bâti de marbre ; je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort durs, mais fort polis. » 

La Bruyère Les Caractères (De la cour 10)

 

Voilà qui est vraiment joli. C'est dans ce type de sentences lapidaires (c'est le cas de le dire, s'agissant de marbre) que La Bruyère est le meilleur, je trouve.

Lisant ceci, je ne sais pas vous, mais je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec nos cours actuelles. Dans les cours siégeant à l'Élysée, au Palais Bourbon ou à celui du Luxembourg, ou encore dans les conseils d'administration, dans l'empire des firmes ou des banques, on fait aussi dans la dureté.

Et pour la politesse on repassera.

Tout comme, soit dit entre nous, à la Cour de Loulou le Versaillais : le marbre n'est poli qu'en surface. Car ce qui est en jeu est une politesse qui ne se prouve ni ne s'infirme par des signes extérieurs. Une politesse qui est le contraire d'épaisseur, bourrinitude, bassesse morale.

La vraie politesse, celle du cœur comme on dit, du coeur attentif.

Tous ces gens-là, dans un palais ou l'autre, en sont ignorants bien au-delà de leur langage de charretier et de leurs façons vulgaires. Qui ne seraient pas si graves, d'ailleurs, s'il s'agissait d'une stratégie éthique semblable à celle des philosophes cyniques, ou encore mieux, d'un jeu gratuit.

Mais qui parmi eux connaît le mot de philosophie ou de gratuité ?

Leur impolitesse est le symptôme criant de leur faiblesse d'ego, de leur déficit de mérite personnel.

On me dira on ne voit pas comment ils ne seraient pas à l'image du quidam lambda, lui aussi plus souvent qu'à son tour dur et ignorant de la politesse du cœur.

Pratiquant le même orgueil rampant, aplati devant plus fort que lui, dominant à bon compte le faible (enfant, femme, handicapé, immigré, bref toute personne passible d'une quelconque dépendance).

 

Conclusion ?

Notre société est un édifice de béton ; on peut dire qu'elle est composée d'hommes fort durs et vraiment bruts.

 

- Scrogneugneu ?

Euh, c'est vrai, tu as raison, lecteur : je crains que cette lecture de La Bruyère ne soit en train de m'aigrir grave. Ou peut être est-ce l'air du temps ?

 

 

 

09:58 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

21/10/2016

Be yourself ?

« Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice ; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même, on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce. »

La Bruyère Les Caractères (De la cour 87)

 

Je me reconnais à 100%, sans me vanter. Quoiqu'à vrai dire il n'y ait vraiment pas de quoi se vanter. Car il s'agit là d'un stupide mécanisme d'échec.

Juste pour moi, c'est pas la peine : est-ce que je le mérite ? Pensée aussi inutile que ravageuse, dîme versée au sentiment inconscient de culpabilité (dirait Papa Freud), surdité à son conatus (dirait l'ami Spinoza).

N'empêche je reste toujours stupéfaite devant ces gens qui sollicitent, parlent ou agissent pour eux-mêmes, en trouvant cela absolument normal et justifié. Ils ne leur traverse pas l'esprit une seconde de se demander s'ils le méritent.

Occuperont-ils avec compétence le poste qu'ils revendiquent ? Feront-ils bon emploi de l'argent ou du pouvoir pour lesquels ils sont prêts à faire tout ce qu'il faut, comme les autres ? Ce n'est pas leur question. Ils veulent ce qu'ils veulent, c'est tout.

Pour eux c'est un dû, pas une grâce.

Certains d'entre eux, cependant, sont parfois prêts à solliciter pour les autres.

1)À condition que cela ne risque pas de gêner leur propre avancement, ou simplement de les gêner tout court, de les importuner un tant soit peu.

2)Ils le feront d'autant mieux si ces autres les paient d'une manière ou d'une autre pour cela, ou si c'est l'occasion de se pousser eux-mêmes du même mouvement, faisant d'une pierre deux coups.

Ils seront nettement moins nombreux à se faire défenseurs de la veuve insolvable, surtout si elle est moche, de l'orphelin ingrat au physique et au moral qui oubliera de chanter leurs louanges.

1)Ce n'est pas que je prétende en être capable, ça va sans dire. Jouer les tartuffes donneurs de leçons, voilà qui serait du dernier disgracieux.

2)Au passage : d'où la difficulté à trouver le ton pour faire écho à ces sentences désabusées. Un ton pas trop scrogneugneu ni moralisateur. Imaginez-vous combien c'est difficile ?

3)Ah tiens ne voilà-t-il pas que je parle pour moi-même ? Je progresse.

 

Bon allez, je vous dis tout. Cette phrase m'a accrochée alors que je ramais sur mon dossier de liquidation de retraite, submergée par un tsunami paperassier et les larmes d'angoisse en découlant.

Eurêka ! (ai-je pensé) : l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce, voici donc l'explication de ma phobie administrative.

Car j'en suis un spécimen fort représentatif, et 100% authentique, contrairement à d'autres. Sans me vanter.

 

 

10:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2016

Indémodable

 

« Le courtisan autrefois avait des cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode. »

La Bruyère Les Caractères (De la mode 16)

 

Le courtisan de Loulou le Versaillais se conformait aux goûts supposés et injonctions avérées dudit pour en obtenir quelque privilège, au moins celui de pouvoir squatter la Cour et y continuer son petit business perso, à l'instar de ses frères ennemis en courtisanerie.

Le courtisan devait évidemment courtiser à plusieurs étages de la pyramide de la servitude volontaire. Cependant toutes les marches menaient forcément à Loulou car Loulou concentrait le pouvoir.

L'état c'est moi. Le pouvoir s'incarnait dans sa petite personne rehaussée de talons et de perruques.

La dévotion fut à la mode à la fin de son règne, pour cause d'influence de la Maintenon, hystérique convertie sur le tard à la psycho-rigidité.

Disent les historiens avec un tantinet de machisme.

Comme si Loulou Soleil, entrant dans les zones crépusculaires de sa vie, avait besoin de qui que ce soit pour s'autoriser à y vieuxschnockiser.

 

« Un dévot est celui qui sous un roi athée, serait athée. » ajoute Labru (De la mode 21)

Peut être, sauf que le gros souci c'est qu'on manque de rois athées. J'entends athées de toutes les religions, y compris celle du Marché Mondialisé, celle de la Nation Barricadée.

Qui d'ailleurs à l'occasion se combinent allègrement avec les religions homologuées.

Et ce qui est encore plus grave, c'est que ce n'est que superficiellement une affaire de mode. Car, comme le dit La Bruyère dans la sentence la plus déprimante de son livre :

« Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances ; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans l'indifférence pour la vertu. » (De l'homme 2)

 

Nous voilà bien habillés pour l'hiver.

 

 

 

 

 

09:27 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)