Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

03/09/2016

Piano forte

 

Le piano va arriver aujourd'hui. Enfin. Frédéric l'a commandé il y a plusieurs semaines, il commence à piaffer pour de bon. Il lui semble avoir des colonies de fourmis dans les phalanges.

Bien sûr il s'exerce quand même chaque jour sur son vieux machin à moitié désaccordé. Une façon de ne pas perdre la main. Mais ça s'appelle à peine jouer. Avec un engin pareil, où chercher le plaisir, le souffle, l'envol dans la musique ?

Il préfère encore fredonner pour lui-même, ruminer la mélodie, faire vibrer les accords au niveau de son plexus solaire. « Je suis à moi-même mon propre piano ».

D'ailleurs son professeur, ce génie qu'il ne remerciera jamais assez, lui prodigue sans cesse la même consigne : Frédéric, vous ne devez pas jouer la musique, vous devez la vivre. Vous devez la laisser s'inscrire dans vos fibres comme dans votre âme.

Qu'elle vous imprègne, vous noie, puis vous en émergerez : là, vous jouerez.

« Un peu allumé » a pensé Frédéric à leur premier rendez-vous, la première fois que le professeur lui a servi son discours. Il n'aime pas le flou, ne jure que par bosser, bosser, encore bosser. Sans blabla superflu.

Puis il a essayé, il a admis d'avoir confiance dans le bonhomme. Il a vu. Ça marche.

À peine Frédéric reprend-il son exercice qu'on sonne. Voilà les livreurs.

« Bonjour Messieurs, alors venez voir, le piano je pense le placer ici.

- Euh pas facile : ça risque de coincer au passage du chambranle, là.

- Vous ne pouvez pas le passer par ailleurs ? Si j'ouvre la baie ?

- Ah ouais OK, on va essayer par là. On va prendre l'appareil pour surélever. Ça va aller, ça va le faire, vous bilez pas ».

La mise en place du piano a lieu, non sans mal, sous le regard préoccupé de Frédéric. Ce nouveau piano sera désormais son compagnon fidèle, son ami, son frère, celui à qui se confier jour après jour.

Pourvu qu'il ne souffre pas, qu'il n'écope pas d'une éraflure sur son bois. Ou pire, quelque chose qui vienne fausser sur le clavier lui-même une blanche, une noire.

Le piano auquel il rêve depuis ... son Pleyel …

Alors Frédéric pousse un cri.

« Messieurs, messieurs ! Il y a une erreur ! Vous ne m'avez pas livré le bon piano, j'avais commandé un Pleyel … Mais là, regardez … »

Frédéric va défaillir, les yeux élargis d'horreur.

Le livreur regarde son bordereau.

« Ah, merde ! On a confondu avec la livraison d'après, le Steinway ! »

 

 

 

 

10:03 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

01/09/2016

Sans cesse

 

J'ai pour métier l'horlogerie. Et j'aime tellement cela. Un métier vraiment magnifique, noble, grand. Qu'y a-t-il de comparable, en effet, à cette occupation qui m'accroche à la trame de la vie ?

Car oui, la vie on peut en percevoir (charnellement je veux dire) l'avancée, au rythme machinal et ininterrompu d'une montre, d'une pendule, d'une horloge. Tic tac tic tac. Et encore et encore.

Dans une douceur tellement enveloppante et calmante, comme l'écho du cœur qui me berçait dans le ventre maternel ...

Car inutile de le dire, l'horlogerie que je pratique exclut la montre à quartz, ou le machin numérique. Je fonctionne au mécanique uniquement.

Je n'ai de relation qu'à ce qui vit et vibre comme un petit animal grignoteur du jour, avaleur de la nuit. Un fidèle animal de compagnie, qui tout tranquillement mène à bien un travail de déglutition de l'éternité.

Mon métier je l'aime tellement pour tout ce qu'il révèle de la magique beauté de la dynamique, de la cinétique. Une beauté élaborée et brute tout autant.

Une beauté qui tient exactement à ceci : une même pâte permet de façonner le matériel et l'immatériel. Un même matériau, celui que je travaille, la durée, le cycle vital.

Tout cela peut paraître bien lyrique. Et pourtant nulle exagération, je l'affirme, quand j'exprime cette émotion.

Cependant "cycle, éternité, déglutition ininterrompue, nul arrêt" : il faut mettre un bémol. Oui forcément cela arrive, l'arrêt de l'horloge.

Comme un blanc dans le déroulement temporel, comme un mot qui achoppe et rompt la fluidité du texte, comme le trou du comédien qui tout à coup perdrait le fil du long monologue.

D'où mon métier. Un arrêt de la montre implique mon mouvement à moi. Remettre la pendule à l'heure. Et l'horloge et la montre. Remettre en route le tic tac, pratiquer le mouvement ad hoc, trouver le rythme adéquat.

Comme on fait, quand arrive un arrêt cardiaque, pour remettre en marche la pompe vitale. Et épargner la vie menacée.

La vie : rien d'autre qu'un rythme. Vie, rythme, déroulement temporel : on parle là de la même réalité Et au cœur de ce rythme j'ai placé ma demeure.

Ma petite grotte cachée où la joie m'accompagne, la joie de vivre au jour le jour, une minute, et une minute, et une autre, une autre, encore, encore ...

 

J'ai pour métier l'horlogerie. Et j'aime tellement cela. Un métier vraiment magnifique, noble, grand. Qu'y a-t-il de comparable, en effet, à cette occupation qui m'accroche à ...

 

 

 

 

10:55 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

30/08/2016

Au dispensaire

 

La maison médicale affichait, en guise de plages d'accueil des patients, bien peu de temps dans la semaine, une matinée ici, une matinée là.

« Mais ne soyons pas difficiles » se disait-il « déjà bien beau qu'il y ait ce pôle médical dans ce coin paumé ».

La maison accueillait maints spécialistes, sauf celui dont avait besoin sa femme. Elle, c'était dans la tête, le souci. Enfin dans la tête vite dit. C'était une question aussi de fonctionnement d'ensemble.

Sa façon avec la vie, globalement.

Elle avait comme un don. Le don de la négativité. On a les dons qu'on peut, oui. Mais n'empêche que souvent l'agacement le gagnait.

Ainsi en ce moment. Ils étaient en vacances, sans soucis, sans obligations. Bon, ce n'était pas Venise ici, mais c'était un petit village plein de séduction, avec un mini-canal, et un pont ancien. Un lieu où l'abandon au fil du temps était si simple, si on le voulait.

Mais elle, elle ne le voulait pas. Elle n'avait pas le sens de l'abandon, de la paix. Elle avait le gène de la gêne, se disait-il avec dépit et quelque méchanceté. Avec honte de sa méchanceté.

Elle en bavait aussi, il le savait bien. Elle se gâchait la vie avant tout à elle-même. Mais il n'avait plus le feeling SOS-mélancolie. Il avait tant écouté. Il avait tant consolé. Et maintenant, au bout du bout ?

À quoi bon toute l'affection dispensée sans cesse depuis ces années, cet attachement indéfectible qu'il lui avait donné.

Elle n'avait jamais cessé l'évocation (la menace) de son suicide. Soudain il se sentait usé. Il osait, en un coin caché de lui-même, l'aveu odieux : eh bien qu'elle le fasse, tant pis, si la vie (la vie avec moi) lui pèse à ce point …

Il chassa la pensée. En attendant, assis au seuil de la maison médicale, il jeta un coup d'œil à sa liste. Il ne fallait pas d'oubli. Il avait bien noté tous les noms des pilules et cachets, comme à chaque visite.

Elle avait ses habitudes. Sa potion destinée aux maux d'estomac, son baume ou quoi que ce soit qu'elle appliquait à ses aphtes. Son machin soignant l'hypotension. Et puis il y avait aussi un quelque chose bonifiant un peu le tonus des muscles.

Tout cela, ça va de soi, en plus de ses pilules anti-mélancolie.

Cette accumulation de médicaments semblait indispensable à sa consolation. Il ne se demandait plus si c'était bon, mauvais, la fameuse balance bénéfices/dommages, il ne s'affolait plus devant l'addiction où elle était enclose. Sa vie était ainsi.

Sa vie ...

Elle attendait debout à côté du banc, les yeux au sol, comme une gamine punie, paumée. À nouveau il se dit : eh bien si elle le faisait, si elle se suicidait, tant pis.

Et puis insensiblement vint la pensée : mais toute seule, c'est pas si facile, elle a besoin d'aide, en fait.

Il la contempla un instant, puis il dit : « Ne t'inquiète pas, je suis là ».

 

11:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)