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22/12/2016

Fiat lux

 

« Il n'y a pas beaucoup à gagner dans ce monde : la misère et la douleur le remplissent, et, pour ceux qui leur ont échappé, l'ennui est là qui les guette de tous les coins. En outre c'est d'ordinaire la perversité qui y gouverne et la sottise qui y parle haut. Le destin est cruel, et les hommes sont pitoyables.

Dans un monde ainsi fait, celui qui a beaucoup en lui-même est pareil à une chambre de Noël, éclairée, chaude et gaie, au milieu des neiges et des glaces d'une nuit de décembre. »

Arthur Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

 

Bienvenue à Mélancoland. Le pays où l'on voit tout en noir y compris les chats gris.

Où la nuit est longue, le vent glacial, où le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, et j'en passe.

Ne pas croire pourtant qu'il soit si désagréable d'y avoir son pied à terre. La preuve beaucoup n'en sortent jamais que les pieds devant.

C'est un pays pourtant, il est vrai, où l'on s'ennuie à cent sous l'heure, voire pour pas un rond. On comprend que les habitants cherchent antidotes & dérivatifs. Alcool, sexe, opium ou autres drogues, divertissement pascalien.

Ce sont des gens par ailleurs plus entreprenants qu'on ne croit, nombreux à se lancer dans l'aventure d'expéditions bipolaires.

Autre attrait de Mélancoland, la guerre n'y motive guère le commun des mortels. On se contente d'y retourner sa violence sur soi-même.

Autrement dit (et Freud le dit pareil) on y est relativement civilisé.

Un des meilleurs rapports bénéfices/risques pour survivre en Mélancoland a de tout temps été trouvé dans la création.

Forte concentration de poètes au mètre carré (un peu moins carré pour ceux qui écrivent en vers libres). Plus généralement d'artistes en tout genre. Peintres de clair-obscur ou de tournesols.

Musiciens polonais et romantiques.

Et puis ça pullule de philosophes nauséeux, danois, zarathoutristes, tout ça.

Forte population féminine.

La femme a généralement le profil-type du citoyen Mélancolandais.

Peu formée à extérioriser sa violence, assez fofolle pour libérer sa créativité, hypersensible à l'ennui (comment expliquer sinon sa lassitude devant un match de foot, palpitant par essence).

Revers de la médaille (rien n'étant parfait en ce bas monde comme le dit ci-dessus Schopenhauer), les Mélancolandais préférant la vie symbolique à la réelle, ils vivent seuls et incompris.

Ils travaillent donc à se construire leur chambre de Noël, éclairée, chaude et gaie.

Si par hasard un passant levait les yeux vers leur fenêtre, il pourrait profiter un instant de la petite lumière, de la petite joie gagnée sur les ténèbres.

 

 

 

17:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

19/12/2016

Mandarine

 

L'histoire d'interlocuteur lointain de la dernière fois m'évoque tout à coup le fameux mandarin de Rousseau.

Voici ce qu'en dit Freud car c'est par lui que je connais cette histoire. Je ne l'avais relevée, je l'avoue, ni dans Rousseau ni dans Balzac, lectrice insuffisante (dirait Montaigne) que je suis.

« Dans Le Père Goriot, Balzac fait allusion à un passage des œuvres de J.J. Rousseau dans lequel cet auteur demande au lecteur ce qu'il ferait si – sans quitter Paris naturellement et sans être découvert – il pouvait, par un simple acte de volonté, tuer à Pékin un vieux mandarin dont le décès ne manquerait pas de lui apporter un grand avantage. Il laisse deviner qu'il ne tient pas la vie de ce dignitaire pour très assurée. 'Tuer son mandarin' est devenu une expression proverbiale pour cette disposition secrète, propre aussi aux hommes d'aujourd'hui. » 

Freud Considérations actuelles sur la guerre et la mort.

 

Les derniers mots de ce passage : aussi délicieusement sucrés-acidulés qu'une mandarine, non ? Preuve s'il en fallait de l'humour de Papa Sigmund, se manifestant souvent ainsi par une pointe finale, selon le schéma du Witz (cf ce blog 1-5-2014).

Et quand ça lui plaît, Sigmund, il est comme un gamin, il ne se lasse pas de la répétition. cf chapitre 7 du Malaise dans la culture, à propos du surmoi et du sentiment de culpabilité.

« (chez l'enfant) la conscience de culpabilité n'est manifestement qu'angoisse devant la perte d'amour, angoisse 'sociale'. Chez le petit enfant elle ne peut jamais être quelque chose d'autre, mais même chez beaucoup d'adultes le changement se limite à ceci que la communauté plus vaste des hommes vient en lieu et place du père ou des deux parents. Aussi se permettent-ils régulièrement de commettre le mal qui leur promet des agréments, pour peu qu'ils soient sûrs que l'autorité n'en apprendra rien ou ne pourra rien leur faire, et ils n'ont d'angoisse que celle d'être découverts. »

Ici renvoi à une note : « Que l'on pense au célèbre mandarin de Rousseau »

Et de conclure joliment

« C'est avec cet état que la société contemporaine doit généralement compter. »

Généralement, oui c'est le moins qu'on puisse dire.

 

Sans me vanter, j'ai mes mandarins.

Sauf que mes mandarinades n'envisagent pas l'avantage que telle ou telle mort m'apporterait, mais l'idée (naïve et/ou tartufière ?) de «faire justice », à d'autres ou à moi. Une vengeance peut être, mais surtout un empêchement de nuire davantage.

J'y pense quelquefois, je l'avoue.

À l'inverse, qui pourrait chercher un avantage dans mon élimination ? C'est tout l'intérêt d'une vie sans pouvoir : on a toutes les chances de n'être le mandarin de personne.

 

 

14:24 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

16/12/2016

Time is money

 

Quand vous entendez votre nom prononcé de façon approximative sur fond de brouhaha, vous savez d'emblée à quoi vous en tenir.

On vous a sonné depuis une quelconque plate-forme d'appel.

Pourquoi alors ne pas raccrocher aussi sec ? Clac ! (Car votre téléphone est encore de ceux qui se raccrochent – c'était le modèle le moins cher).

Ou bien pourquoi ne pas vous lâcher et exprimer en mots bien sentis le fond de votre pensée, genre foutez-moi la paix ?

Ou éventuellement en profiter pour argumenter fermement votre positionnement anti-capitaliste : y en marre de ce marketing agressif pour nous fourguer des merdes inutiles !!!

Mais voilà : on vous a appris la politesse et un minimum d'égards pour les autres. Si bien que vous ne pouvez vous empêcher d'allier à vos convictions anti-capitalistes abstraites une certaine attention à votre prochain, l'homme (et la femme donc !) concret et déchiré dont parle Marx.

Fût-il quelque peu éloigné de vous, sur sa plate-forme en Inde, au Maroc, ou en quelque lieu que ce soit.

Car vous l'imaginez gardechiourmé par son chef de rangée qui vérifie

1) qu'il suit à la lettre l'entretien-type, déroulant les phrases prévues dans le bon ordre,

2) qu'il reste calme et courtois avec son interlocuteur, quand bien même celui-ci l'injurie (que ce soit pour affirmer son anticapitalisme ou pour toute autre raison moins militante),

3) qu'il ne cherche pas à tirer au flanc en prétextant un besoin de pause alors qu'il a déjà fait pipi pas plus tard qu'il y a 6 h.

Vous savez par ailleurs (vous avez lu des articles et même des romans qui en parlent) que votre interlocuteur là-bas sur sa plate-forme voit son salaire indexé (peut être même son poste suspendu) à sa capacité à vous garder au bout du fil un temps minimal (défini j'imagine par quelque algorithme commercial).

Vous ne savez plus si c'est une minute ou deux, en tous cas pas le bout du monde ni la mer à boire (celle par exemple qui vous sépare de votre interlocuteur).

Quelles que soient vos obligations ou occupations, votre impatience congénitale, ça ne vous tuera pas. Vous.

Alors vous prenez votre mal en patience, entretenant la communication à l'aide de vagues borborygmes, par solidarité avec l'inconnu contre son garde-chiourme et surtout la multinationale qui les exploite l'un et l'autre.

Les deux minutes écoulées, vous pouvez enfin, la conscience tranquille, formuler la phrase magique : merci, je ne suis pas intéressée.

Et voilà. Clac. Ouf.

Reste à savoir si la prochaine fois pour éviter ça, vous ne vous abstiendrez pas de décrocher.

Marxiste mettons, mais masochiste pas tout le temps.

 

08:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)