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29/04/2016

Inconstance (1)

 

Il s'appelait Sylvestre, parce qu'il était né un trente et un décembre. Né sans peau. Le fait est rare, mais pas impossible : la preuve.

Ce n'était pas héréditaire, il était le seul de sa famille, le vilain petit canard, canard sans plumes. Ses parents, passé le premier choc, essayèrent bien de le faire greffer. Mais rien n'y fit.

On eut beau dévider des rouleaux entiers de peau sur son corps, ça ne prit pas. Né sans peau, sans peau il dut grandir, car cela ne l'empêcha pas de grandir.

 

Il grandit et se posa des questions sur son avenir. Comme quoi l'absence de peau ne délivre pas forcément de toute inquiétude. (Même si on doit à la vérité de dire qu'elle vous épargne beaucoup de ces réactions épidermiques qui troublent la sérénité d'une existence).

Quel métier, quelle position dans la vie pourrait-il trouver ?

« Déjà, » disait-il à ses copains, car il avait des copains, manquer de peau ne signifie pas manquer de tout, « déjà qu'on risque fort d'être chômeur avec une peau, comment trouver le moindre job quand on présente aussi mal ? »

 

C'est alors que l'un des copains eut une inspiration : il ne fallait pas chercher du boulot malgré son absence de peau, en tant qu'handicapé, en quelque sorte, mais au contraire à partir de cette particularité.

« T'as qu'à le mettre dans ton C.V. que t'as pas de peau, y a sûrement des trucs à faire avec ... », dit-il précisément. En disant avec, il voulait dire « avec l'absence », ce qui n'est pas tout à fait la même chose que « sans ».

Sylvestre rédigea donc l'annonce suivante, qu'il fit passer dans divers quotidiens et journaux spécialisés : J.H. bon niveau d'études générales pourrait occuper tout poste nécessitant absence totale ou partielle de peau.

Il avait rajouté « partielle », en se disant qui peut le plus peut le moins. C'était sa façon de prendre des risques.

 

Il n'eut pas à attendre longtemps pour recevoir une réponse. Il y avait dans la ville un lycée, et dans le lycée (enfin pas tout le temps mais aux heures de leur emploi du temps) deux professeurs de SVT, et parmi eux l'un était une femme, et s'appelait Mlle Fortmolle.

Elle dépouillait ce soir-là les petites annonces, car elle comptait changer son ordinateur. Son regard glissa par hasard de l'informatique aux demandes d'emploi. L'expression « absence de peau » l'accrocha.

Immédiatement elle eut la vision du vénérable écorché qui s'empoussiérait dans le bric-à-brac attenant à la salle de biologie du lycée.

 

À suivre.

 

 

 

09:37 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

25/04/2016

Zoé

 

« Zoé : zoologie. Forme larvaire des crustacés décapodes qui succède au stade nauplius. » Dit Robert qui dit ce qu'il veut mais quand même. Ça calme, je trouve. (Et encore je vous épargne la définition de nauplius).

En fait moi bêtement je m'étais dit, je vais terminer mon abécédaire spinoziste par ce mot, puisque zôê en grec veut dire vie. Quel mot mieux adapté à Spinoza ?

 

Car Spinoza fut certes snobé par Frida Vanden Ende (cf WE à La Haye). Laquelle à son égard manqua scandaleusement de savoir-vivre, comme il m'est déjà arrivé de le laisser entendre il me semble.

Mais, belle consolation, il fut l'objet d'une faveur extraordinaire de la part de la vie elle-même, la grande et belle Zoé, la seule l'unique.

À lui elle se dévoila, à lui elle s'offrit sans retenue, lui donnant à contempler sa substance étendue comme sa substance pensante. Une révélation dont se saisit dans la joie son pénétrant esprit.

Cette rencontre avec Zoé la rayonnante lui fut l'occasion de formuler quelques propositions honnêtes autant qu'éthiques, sans compter corollaires et scolies, géométriques OK mais néanmoins réjouissants au plus haut degré.

 Et puis, en compagnie de Zoé, il a trouvé la force de résister à tous les invivables qui ne manquèrent pas de croiser sa route.

Pas mal de zombies de la superstition religieuse cherchant à le contaminer de leur stupide tristesse, à l'assigner à leur nuit de morts-vivants.

Nombre de zoïles, distingués ou pas, l'accablant de toutes sortes de pinaillages made in conformisme.

Zoïles ? « Critique injuste et envieux (du nom de Zôilos, détracteur d'Homère). »

Comme quoi je ne serai pas allée pour rien à la page Z de Robert, ni vous venus pour rien sur la page de ce blog. Nous aurons appris au moins un mot aujourd'hui.

Quoi vous le connaissiez déjà ? Oh ben zut alors !

 

Ah oui y a aussi ça : "zutiste : membre d'un cercle de poètes qui disaient 'zut' à tout, présidé par Charles Cros".

Cependant, malgré toutes les raisons qu'il aurait eues pour cela, Spinoza ne s'adonna jamais au zutisme. (Comme quoi pour lui l'éthique n'était pas que des mots).

Et tenez-vous bien.

"Remarque : on applique le mot à un cercle antérieur auquel participaient Verlaine, Rimbaud ... "

Rimbaud ! Quoi ? Comme on se retrouve ! ...

 

 

 

09:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

21/04/2016

Xénophobie

 

La xénophobie n'est pas ce qu'on croit. Pas la peur haineuse de l'étranger qu'énonce au premier abord son étymologie.

Peur haineuse, certainement, mais de l'étranger il faut y regarder de plus près.

- Ach Ich conseille d'y regarder mit mein Konzept von « Unheimlich ».

- Mais votre Konzept, Sigmund, il prend les choses dans l'autre sens, non ? Le familier qui se fait étrange ...

- Ja ja, aber du coup forcément ça marche dans les deux sens, es gibt eine Reversibilität, vous le sehen bien quand même ?

- Ce qui peut inquiéter dans l'étranger ne serait pas qu'il soit radicalement autre, mais qu'au contraire il soit assez proche du heimlich, du familier, pour s'y insérer, mais avec une sorte de fêlure, de dissonance ?

- Richtig ! Et c'est ce qui amène le Mekanismus du narcissisme des petites différences.

- OK mais sans vous vexer pour l'instant je vais regarder le mécanisme tel que Spinoza le présente dans la partie 3 de l'Éthique.

Ja ja es ist pas du tout kontradiktoire.

 

Le premier rouage de la mécanique xénophobique se met en place avec une sorte de tic, de réflexe : l'imitation des affects.

« De ce que nous imaginons une chose semblable à nous, et que nous n'avons poursuivie d'aucun affect, affectée d'un certain affect, nous sommes par là même affectés d'un affect semblable.» (Éthique prop 27 Partie 3)

Beaucoup d'affect, hein ? C'est que Spinoza n'a pas peur des répétitions (logique quand on cherche juste le mot juste).

1) « Nous imaginons » = nous avons l'image, s'imposant à la conscience.

2) « que nous n'avons poursuivie d'aucun affect » = a priori indifférente.

L'image se présente donc sans motivation mais avec évidence : un flash d'affect, « rien d'autre que le Désir d'une certaine chose qu'engendre en nous le fait que nous imaginons que d'autres, semblables à nous, ont le même désir. » (scolie prop 27)

 

Deuxième rouage de la mécanique

« chacun aspire par nature à ce que les autres vivent selon son propre tempérament, et tous y aspirant de pair, ils se font obstacle de pair, et tous voulant être loués c'est à dire aimés de tous, ils se haïssent les uns les autres. » (scolie prop 31)

Le mot clé dans cette remarquable formulation de la rivalité mimétique est « pair ».

(Par en latin = égal, semblable)

 

Ce qui rend chacun passible de xénophobie n'est pas l'altérité de l'autre. Ce qui gêne dans l'étranger c'est bien au contraire qu'il joue dans la même catégorie.

Et si l'on cherche à le disqualifier, à l'exclure de la partie, ce sera dans l'exacte mesure et dans les domaines précis où l'on doute de soi-même.

 

 

10:51 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)