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11/11/2016

Loupes et entourloupes

 

« S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire ? De même on s'est toujours plaint du petit nombre de personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans l'administration de leurs affaires ; mais s'ils naissent enfin ces hommes habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs lumières, sont-ils aimés, sont-ils estimés autant qu'ils le méritent ? »

La Bruyère Les Caractères (Des grands 22)

 

Tiens, ça aussi, Montaigne aurait pu le dire. D'ailleurs il l'a dit. Et pour cause : c'était du vécu.

De nos jours comme des siens ou de ceux de Labru, se faire conseiller en communication c'est plus vendeur, se faire prescripteur d'opinion c'est plus rétributeur, qu'essayer bêtement d'être habile et intelligent (pour de vrai j'entends, suffit pas de s'autoproclamer tel).

Pour être aimé et estimé il suffit de savoir manier toutes les ficelles de l'aliénation aptes à emberlificoter le bon peuple (ou devrais-je dire à le trumper ?) Alors à quoi bon travailler à éclairer les débats de quelque lumière ?

Rien de nouveau sous le soleil.

 

S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire ?

« … ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.

De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement si c'est bien ça, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). »

dit Proust (Le temps retrouvé cf ce blog juillet 2015)

Il y a tant de bons écrivains et penseurs, et catalyseurs d'intelligence, à disposition dans la bibliothèque mondiale, depuis les plus anciens jusqu'aux immédiats contemporains, romanciers lucides, poètes visionnaires (et l'inverse), sociologues, historiens, psychologues, philosophes, anthropologues.

Tous ils nous tendent les loupes utiles à discerner, autour de nous comme en nous-mêmes, les entourloupes génératrices des loupés de la démocratie.

Il y a tant de bons écrivains et penseurs, il ne tient qu'à nous de savoir lire.

 

 

11:57 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

05/11/2016

Scrogneugneu

« La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditement du genre humain. »

La Bruyère Les Caractères (Des jugements 79)

 

Ben oui, mais bon. Si de temps en temps on ne saisissait pas l'occasion de se récrier, comme tu dis, ça n'augmenterait pas pour autant le crédit du genre humain. Si ?

Et puis on peut toujours faire valoir que c'est pédagogique. Incitatif.

Et en plus dire du bien, eh bien ça fait du bien. Au moins à celui qui le dit, qui s'offre ainsi un petit moment positif.

 

« L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première, pour qu'il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu'il en dise de nous. » (De la cour 36)

Parle pour toi. J'ai jamais mis l'escarpin à quelque cour que ce soit. Moi.

Et puis supposons que Barack ou Angela, par exemple, sussent que j'ai dit du bien d'eux l'autre fois. En diraient-ils pour autant de moi ?

Ah tu vois : je suis totalement désintéressée, donc sincère.

 

« Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi : un homme modeste ne parle point de soi. » (De l'homme 66)

Voilà ! Je l'attendais celle-là ! Tu sais pourtant ce que dit Montaigne ? « De dire moins de soi qu'il n'y a, c'est sottise, non modestie ».

Et tu m'excuseras, entre Montaigne et toi ...

 

« Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas. Une personne modeste n'a point cette délicatesse. » (De l'homme 72)

Non mais vas-y, traite-moi de parano, tant que tu y es ...

 

« Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge, aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou que l'on ne rit que pour s'en moquer. » (De l'homme 73)

Bon ça va je préfère ça.

 

« Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne ; et si on les goûte, je m'en étonne de même. » (Phrase finale du livre)

Ah t'es un malin, toi ! Là t'es sûr d'avoir toujours le dernier mot ...

Quoique.

 

09:28 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

02/11/2016

Chercher la petite bête

 

« Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe. »

La Bruyère Les Caractères (Des jugements 75)

 

Le monde ne mérite point qu'on s'en occupe.

C'est vrai : plus le monde est immonde, laid, inhumain, brutal et surtout si bête, plus on a tendance à se sentir Alceste. Déjà bien beau qu'on arrive à se protéger, à éviter la contamination de laideur et de connerie.

Avec un soupçon de morgue, peut être. Car on hésite à se l'avouer, mais ce qu'on pense au fond ne serait-ce pas : le monde ne mérite pas que quelqu'un de mon mérite s'en occupe.

Montaigne dit en gros : déléguons le boulot aux pourris, ils savent faire. Oui pourrir encore plus, ils sauront c'est sûr. (Et Montaigne n'était sérieux qu'à demi, comme souvent).

Le monde ne mérite point qu'on s'en occupe. Scrogneugneu. Na. Voilà.

Oui OK. Et après tu fais quoi ? Tu te suicides tout de suite ou tu attends le prochain accident nucléaire, le prochain attentat terroriste, planqué dans ton bunker splendidement isolé ?

Dans un temps que les moins de 60 ans ne peuvent même pas imaginer, on disait (quand on était de gauche) : si tu ne t'occupes pas de politique, la politique s'occupera de toi. Persistant faut croire dans la gaucherie, je le pense toujours.

Vous êtes embarqués il faut parier dirait Pascal.

Bref en pratique faudrait trouver quelqu'un pour qui voter en mai prochain …

... Voilà voilà … Euh … Hein ? ...

C'est terrible comme il a raison, Labru.

Vu le comportement requis en termes d'accommodement éthique pour grimper dans un parti quel qu'il soit, se faire bien voir des médias, bref tout ce qui fait aujourd'hui la carrière politique, on a tendance à acquiescer.

La vraie grandeur politique implique, peut être essentiellement, la négligence à jouer son jeu personnel.

Et par conséquent le grand politique n'existe pas (ou alors à l'état de chef d'œuvre inconnu).

Reste que la politique, elle, existe, ô combien. Comme dit ce bon vieil Aristote, l'homme est un animal politique.

Laissant coqs et paons de basse-cour rivaliser dans leurs parades, hyènes et lions se disputer toutes sortes de charognes, faudrait regarder plutôt du côté de petites bêtes actives et coopératives, comme les fourmis, les abeilles.

Ce qui ne résout pas notre casse-tête de casting électoral, c'est vrai. Nous sommes bel et bien embarqués  : dans une sacrée galère.

 

 

 

09:29 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)