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16/11/2016

Cinq heures du matin

Le jour commence à cinq heures. Et non à minuit. Ou zéro heure comme on dit aussi. Comme on a tort de dire. Déjà zéro heure, comparé à minuit côté poésie y a pas photo.

Exemple le titre du film de Woody Allen : Zéro heure à Paris, rien à faire ça sonnerait pas pareil. Tu t'attendrais à un film de science-fiction, un machin catastrophe, à la rigueur à un thriller, pas à ce bijou de fantaisie philosophico nostalgique.

Et puis zéro heure c'est complètement absurde quand on y pense. Dire c'est zéro heure, c'est comme entrer dans une quatrième dimension qui n'en serait pas une, c'est annuler le temps.

Qu'il commence à minuit ou zéro heure, le plus clair c'est que le jour commence en pleine nuit par aberration administrative.

Comme ce délire de nous faire commencer l'année le 1er janvier : en plein hiver, en pleine nuit d'hiver même. N'importe quoi, non ?

L'année commence avec l'automne, évidemment. D'ailleurs ainsi fait l'année scolaire. Aucun rapport, mais pour ma part je suis née à cinq heures un matin d'automne.

Bref, où voulais-je en venir ?

Ah oui : c'est à cinq heures ou environ qu'il faut situer un événement majeur de l'histoire littéraire. J'ai embrassé l'aube d'été. Combien on parie que Rimbaud a écrit ces mots à 5 h du mat ?

De nos jours on aurait la preuve. Il se serait pris en selfie devant le wasserfall et tout ça, avec dans un coin de l'écran, longitude, latitude, âge du capitaine et degré d'ébriété du bateau, et l'heure, donc.

Question : aurait-il alors éprouvé le besoin, après le selfie, d'écrire le poème, ne l'aurait-il pas jugé un peu superflu ? Quoi de plus parlant qu'une image ?

C'est bien ce qu'il a dû finir par se dire, là-bas du côté de l'Abyssinie, quand il a troqué son crayon pour un appareil photo.

Mais à l'époque où il embrassa cette fameuse aube un certain jour d'un certain été, il avait dix-sept ans. Et n'était pas encore l'homme sérieux qui s'adonnerait à des commerces respectables, genre la contrebande des armes.

À dix-sept ans, c'était encore un p'tit con qui passait son temps à fuguer en plus ou moins bonne compagnie en gribouillant ses fadaises. Finalement quand il zonait avec l'aube d'été, y avait que demi-mal.

Au fait à propos d'images, si on faisait un film sur Rimbaud, vous verriez qui, vous ? Perso il y a quelques années j'aurais bien pris Leonardo Di Caprio, le côté œil bleu et mèche sur ledit, voir Roméo+Juliette ou Titanic.

Maintenant c'est trop tard, il a perdu, outre la mèche, son côté androgyne mi ange mi démon qui lui allait si bien. Il n'a plus l'âge du rôle. Sans compter qu'il a fait récemment l'objet de soupçons rapport à des histoires d'argent.

Quoique : pas forcément contradictoire avec Rimbaud dans sa deuxième vie, là-bas en Afrique.

Surtout qu'en plus pour incarner le marchand d'armes, après tous ses films avec Scorsese, les flingues il connaît, Leo. Reste la corpulence. Il a bien forci quand même.

Alors qu'Arthur sur les dernières photos, desséché de soleil, il a le visage aussi creusé que son regard de voyant.

 

 

09:26 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

11/11/2016

Loupes et entourloupes

 

« S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire ? De même on s'est toujours plaint du petit nombre de personnes capables de conseiller les rois, et de les aider dans l'administration de leurs affaires ; mais s'ils naissent enfin ces hommes habiles et intelligents, s'ils agissent selon leurs vues et leurs lumières, sont-ils aimés, sont-ils estimés autant qu'ils le méritent ? »

La Bruyère Les Caractères (Des grands 22)

 

Tiens, ça aussi, Montaigne aurait pu le dire. D'ailleurs il l'a dit. Et pour cause : c'était du vécu.

De nos jours comme des siens ou de ceux de Labru, se faire conseiller en communication c'est plus vendeur, se faire prescripteur d'opinion c'est plus rétributeur, qu'essayer bêtement d'être habile et intelligent (pour de vrai j'entends, suffit pas de s'autoproclamer tel).

Pour être aimé et estimé il suffit de savoir manier toutes les ficelles de l'aliénation aptes à emberlificoter le bon peuple (ou devrais-je dire à le trumper ?) Alors à quoi bon travailler à éclairer les débats de quelque lumière ?

Rien de nouveau sous le soleil.

 

S'il n'y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire ?

« … ils ne seraient pas, selon moi, mes lecteurs mais les propres lecteurs d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces verres grossissants comme ceux que tendait à un acheteur l'opticien de Combray ; mon livre, grâce auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-mêmes.

De sorte que je ne leur demanderais pas de me louer ou de me dénigrer, mais seulement si c'est bien ça, si les mots qu'ils lisent en eux-mêmes sont bien ceux que j'ai écrits (les divergences possibles à cet égard ne devant pas, du reste, provenir toujours de ce que je me serais trompé, mais quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient pas ceux à qui mon livre conviendrait pour bien lire en soi-même). »

dit Proust (Le temps retrouvé cf ce blog juillet 2015)

Il y a tant de bons écrivains et penseurs, et catalyseurs d'intelligence, à disposition dans la bibliothèque mondiale, depuis les plus anciens jusqu'aux immédiats contemporains, romanciers lucides, poètes visionnaires (et l'inverse), sociologues, historiens, psychologues, philosophes, anthropologues.

Tous ils nous tendent les loupes utiles à discerner, autour de nous comme en nous-mêmes, les entourloupes génératrices des loupés de la démocratie.

Il y a tant de bons écrivains et penseurs, il ne tient qu'à nous de savoir lire.

 

 

11:57 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

05/11/2016

Scrogneugneu

« La manière dont on se récrie sur quelques-uns qui se distinguent par la bonne foi, le désintéressement et la probité, n'est pas tant leur éloge que le décréditement du genre humain. »

La Bruyère Les Caractères (Des jugements 79)

 

Ben oui, mais bon. Si de temps en temps on ne saisissait pas l'occasion de se récrier, comme tu dis, ça n'augmenterait pas pour autant le crédit du genre humain. Si ?

Et puis on peut toujours faire valoir que c'est pédagogique. Incitatif.

Et en plus dire du bien, eh bien ça fait du bien. Au moins à celui qui le dit, qui s'offre ainsi un petit moment positif.

 

« L'on dit à la cour du bien de quelqu'un pour deux raisons : la première, pour qu'il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu'il en dise de nous. » (De la cour 36)

Parle pour toi. J'ai jamais mis l'escarpin à quelque cour que ce soit. Moi.

Et puis supposons que Barack ou Angela, par exemple, sussent que j'ai dit du bien d'eux l'autre fois. En diraient-ils pour autant de moi ?

Ah tu vois : je suis totalement désintéressée, donc sincère.

 

« Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi : un homme modeste ne parle point de soi. » (De l'homme 66)

Voilà ! Je l'attendais celle-là ! Tu sais pourtant ce que dit Montaigne ? « De dire moins de soi qu'il n'y a, c'est sottise, non modestie ».

Et tu m'excuseras, entre Montaigne et toi ...

 

« Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n'y est pas. Une personne modeste n'a point cette délicatesse. » (De l'homme 72)

Non mais vas-y, traite-moi de parano, tant que tu y es ...

 

« Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent ensemble que pour s'entretenir de notre mérite et faire notre éloge, aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu'on ne se parle à l'oreille que pour dire du mal de nous, ou que l'on ne rit que pour s'en moquer. » (De l'homme 73)

Bon ça va je préfère ça.

 

« Si on ne goûte point ces Caractères, je m'en étonne ; et si on les goûte, je m'en étonne de même. » (Phrase finale du livre)

Ah t'es un malin, toi ! Là t'es sûr d'avoir toujours le dernier mot ...

Quoique.

 

09:28 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)