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27/01/2017

Prétentions

Le monde comme volonté et comme représentation est un titre qui évoque disons la philosophie de dissertation : une scolastique abstraite et vaine, pourtant honnie de Schopenhauer.

On admettra certes que c'est un titre plus accrocheur que La maladie à la mort de ce joyeux drille de Kierkegaard. Mais on avouera qu'avec Le gai savoir y a pas photo.

Preuve s'il en fallait que le pauvre Arthur n'avait pas grand talent pour la communication. Si sa pensée a fini par trouver de l'écho, c'est que des lecteurs de bonne volonté (du moins il faut se les représenter tels) ont suivi son conseil :

« Qui veut se familiariser avec ma philosophie doit lire jusqu'à la moindre ligne de moi. J'ai cette prétention. Car je ne suis pas un écrivailleur, un fabricant de manuels, un griffonneur à gages ; je ne suis pas un homme qui, par ses écrits, recherche l'approbation d'un ministre, un homme enfin dont la plume obéisse à des visées personnelles : je ne fais effort que vers la vérité, et j'écris, comme écrivaient les anciens, dans l'unique intention de transmettre mes pensées à la postérité, pour le profit futur de ceux qui sauront les méditer et les apprécier. » (Le monde comme volonté et comme représentation)

Perso ce qui m'accroche ici n'est pas le mot vérité : tous les philosophes parlent super bien de vérité. Comme les politiciens d'unité et de probité ou les religieux d'amour universel.

Après, en philo et ailleurs, entre dire et faire …

Mais griffonneur à gages faut avouer que c'est bien trouvé. Bon, les visées personnelles de la plume ça fait un peu jeu de fléchettes (avec pour cible Hegel qui d'autre ? J'imagine qu'il l'avait aussi en version poupée vaudou).

J'ai cette prétention : ça, c'est irrésistible. La véritable humilité se moque de l'humilité. Voilà qui annonce Nietzsche une fois de plus.

Bref on peut se plonger dans le monde de Schopenhauer sans crainte : ça se lit sans peine et parfois avec plaisir. Ça ne va pas aussi loin que Nietzsche, forcément. Injustice de la chronologie : Nietzsche a pu se nourrir de Schopenhauer, mais pas l'inverse. C'est comme Descartes avec Spinoza.

« À propos de Spinoza, laisse-moi te dire, Arthur, que tu ne l'apprécies pas à sa juste valeur. Tu dis qu'il n'y a pas de progrès dans la pensée philosophique entre Kant et toi. Eh bien moi je trouve que toi et Nietzsche vous êtes déjà dans Spinoza (qu'est-ce qui n'est pas dans Spinoza ?) Et je pourrais le démontrer. J'ai cette prétention ...»

Ah ah vous avez eu peur, hein ? Rassurez-vous je ne suis pas philosophe de dissertation. Quoique.

Si on me demandait gentiment de griffonner (à condition que ce soit à gages, naturellement, après tout Ariane peut valoir Pénélope, non ?), va savoir ...

Aussi bien je serais prête à écrire même sur …

-Hegel ?

-Restons sérieux, quand même !

 

 

14:02 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

25/01/2017

Luciole on the earth ...

« Les religions sont comme les vers luisants : pour briller, il leur faut l'obscurité. » Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

 

Voilà un aphorisme fort réussi, et qui se passe de commentaires. Mais on se refait pas : comment m'empêcher d'en dire deux ou trois trucs ?

C'est vraiment une jolie trouvaille, aussi poétique qu'ironique, cette image des vers luisants.

Évocation de célébrations nocturnes, lumignons en procession, bougies allumées pour Hanouka, Pâques ou Noël, cierges tremblotants dans la pénombre des nefs.

Car les religions souscrivent à la phrase de Schopenhauer, sauf que leur vision est à l'inverse. Elles affirment que la lumière est de leur côté.

La lumière a brillé dans les ténèbres. (Évangile de Jean) Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une lumière. (Livre d'Isaïe)

Alors comment discerner ce qui est pour de bon lumière et ce qui est obscurité, que l'on soit religieux ou pas, croyant ou sceptique, athée, agnostique ?

L'ennui c'est que c'est un peu comme à gauche la question de la division : chacun soutient que c'est du fait de l'autre. 

Les religions diront : ce monde est plongé dans les ténèbres, nous lui apportons la lumière. Selon les religions, les époques, on ne mettra pas tout à fait la même chose dans les ténèbres (et consécutivement dans la lumière).

Exemple pour l'inquisiteur catholique c'était ténèbre que l'hérésie, lumière la flamme d'un bel autodafé (= acte de foi). Brûlez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.

On aurait pu espérer que cette conception du monde fasse long feu. Mais non. De nos jours, d'autres inquisiteurs d'autres religions (ou aussi de la même) ont repris le flambeau, contre la société sécularisée des mécréants.

(Sans compter que des bûchers s'allument aussi de courant à courant, de secte à secte à l'intérieur-même des religions, et ce ne sont pas les moins ravageurs, narcissisme des petites différences oblige).

 

Et pourtant elles étaient venues au monde, les Lumières, elles avaient brillé dans les ténèbres de l'obscurantisme. Le monde en était devenu plus lucide, croyions-nous. Plus apte à la raison et à la rationalité.

Sauf que la véritable difficulté, c'est d'en devenir plus généreux, décidé à prendre soin en soi et en l'autre de l'humain. Mais nous mesurons à tout propos combien un tel effort est surhumain, combien incertaines ses concrétisations.

Contre la violence qui terrorise, contre les discours mensongers qui aliènent, contre la bêtise qui aveulit, nos pauvres Lumières sont tellement fragiles, petites lucioles perdues dans la nuit.

 

 

10:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

21/01/2017

Le chien de Spinoza

 

"Spinoza semble n'avoir pas du tout connu les chiens. "

Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

 

Ça me fait penser qu'il y a longtemps que je n'ai plus entretenu mes lecteurs de ma phobie des chiens. Figurez-vous que ça s'arrange.

Grâce à des chiens que je suis amenée à fréquenter car je joue aux cartes avec leurs maîtresses.

D'abord une chienne douce, discrète et de bonne humeur qui m'a adoptée d'emblée et à qui j'ai fini par rendre la pareille.

Par contre me demandez pas la marque, pour moi les chiens c'est comme les voitures je ne les différencie que par la taille et la couleur. Là c'est genre vanille/caramel, taille moyenne.

L'autre chien est noir, petit, toujours sur le qui vive, aboyant pour un oui ou un non, sans oublier les peut être. Néanmoins il ne réveille pas ma phobie. Pour la bonne raison qu'un chien petit, je me sais apte à le maîtriser au besoin.

Et puis je le comprends je crois : s'il joue le hargneux, c'est que sa petitesse, le mettant à la merci de la méchanceté du monde, a créé en lui une fragilité psychologique que je connais bien. J'aboie juste un peu moins (qu'ouah que ?)

Schopenhauer, lui, ne se priva pas d'aboyer. Il aimait beaucoup son chien et sans doute parlait avec lui comme l'enfant avec sa poupée (cf Lot de consolation).

En bon misanthrope, il investit son affectivité dans les animaux. Il a écrit de fort belles choses sur leur proximité avec nous humains, notre scandaleuse cruauté à leur égard.

 

Quant à Spinoza, il ne lui pardonne pas un fait bien connu de toi, lecteur (cf mon abécédaire, particulièrement le 9/02/16)

« Les tortures que, à en croire Colerus, Spinoza exerçait habituellement, pour s'amuser et en riant de bon cœur, contre les araignées et les mouches, ne répondent que trop bien aux propositions attaquées ici (éthique p4 chap 26 de l'appendice, et scolie prop 37), comme aux chap cités de la Genèse (1 et 9). Tout cela fait que l'éthique de Spinoza est un mélange de vrai et de faux, de choses admirables et de choses mauvaises. » (P&P)

Il faut reconnaître que Spinoza sur la question des animaux ne prend pas de distance avec l'anthropocentrisme judéo-chrétien (cf en effet les passages bibliques indiqués).

La proposition incriminée de l'appendice P4 dit en gros : en tant qu'humains, on ne peut véritablement être en relation qu'avec les autres humains. Le reste de la nature est donc à considérer en fonction de la règle de notre utilité.

 

Schopenhauer était-il plus tendre que Spinoza ?

Quel rôle joue le romantisme allemand dans sa compassion animalière ?

La misanthropie est-elle le plus court chemin vers l'écologie ?

Pourquoi mange-t-on du chien en Asie ?

Sachant qu'on y mange des vers, quid des araignées et des mouches ?

 

Je laisse au lecteur le soin d'analyser tout seul ces questions en bonne méthode dialectique.

Moi là j'ai pas le temps : faut que je sorte le chien.

 

09:34 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)