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19/02/2016

Comprendre

 

Plaçons-nous dans la préface de la partie 3 de l'Éthique pour comprendre quelle opération intellectuelle Spinoza désigne par le terme de comprendre.

Autant prendre les choses par le bon bout, car il est très à cheval sur la précision des termes, c'est le genre de mec qui a horreur du flou. Les chiens font pas des chats.

Euh c'est pas ça. Je voulais dire qu'araignée et mouche du coche c'est pas du tout le même cursus, faut choisir. Et Spinoza a choisi.

« Pour la plupart, ceux qui ont écrit des Affects et de la façon de vivre des hommes semblent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois communes de la nature, mais de choses qui sont hors de la nature.

On dirait même qu'ils conçoivent l'homme dans la nature comme un empire dans un empire. »

La radicalité matérialiste du propos se passe de commentaires, je n'en ferai donc pas.

Et pourtant comme il serait tentant, pour l'araignée qui sommeille en moi, de tirer patiemment le fil de cette dernière phrase pour en dérouler des propos entre-tissant écologie, psychologie, philosophie pourquoi pas.

Puis, planquée dans ma toile, attendre les animaux buzzant qu'attire toute toile qui se respecte, et … Bref.

« Ils attribuent la cause de l'impuissance et de l'inconstance de l'homme non pas à la puissance de la nature mais à je ne sais quel vice de la nature humaine. »

Donc il donnent des conseils pour bien vivre, mais non fondés sur une étude véritable des affects. Du coup forcément ça marche moyen.

« Je sais bien entendu que le très célèbre Descartes (…) s'est appliqué à expliquer les Affects humains par leurs premières causes, et à montrer en même temps par quelle voie l'Esprit peut avoir sur les Affects un empire absolu ;

mais à mon avis du moins, il n'a rien montré d'autre que la pénétration de son grand esprit. »

Piquant, non ? Mais c'est juste un coup de patte en passant (sur Descartes il a fait un bouquin entier).

« Je veux revenir à ceux qui aiment mieux maudire les Affects ou actions des hommes, ou en rire, plutôt que les comprendre.

Ceux-là, sans aucun doute, trouveront étonnant que j'entreprenne de traiter des vices et inepties des hommes à la façon Géométrique, et que je veuille démontrer par raison certaine ce qu'ils ne cessent de proclamer contraire à la raison, vain, absurde et horrible. »

Car là où ils sont cons (je résume) c'est qu'ils ne voient pas que notre inclusion dans la nature inclut du même coup notre raison dans la sienne, disons dans son fonctionnement (pas d'anthropomorphisme déplacé).

CQFD point barre c'est pas sorcier quoi. Donc foin de métaphysique vive la physique. Et la physique s'étudie grâce à la mathématique (ou géométrie il emploie les deux indifféremment).

«Je traiterai donc de la nature des Affects et de leurs forces, et de la puissance de l'Esprit sur eux, suivant la même Méthode que j'ai utilisée dans ce qui précède à propos de Dieu et de l'Esprit (en effet : partie 1 et 2 du livre),

et je considérerai les actions et appétits humains comme s'il était question de lignes, de plans ou de corps (de figures en 3D il veut dire). »

 

 

08:36 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

17/02/2016

Conatus

 

Imaginons une chose totalement improbable : je serais flemmarde. Et pour le mot conatus je vous renverrais sans vergogne à la date du 9 juillet 2013 dans ce blog.

En fait je suis flemmarde, mais j'en compense les dommages par une obsessionnelle scrupulosité (- tude ?) dans l'archivage & classement. Habile, non ?

Mais je veux bien vous éviter le désagrément d'aller traverser, à mains nues sur le clavier, les strates de ce blog. Un effort harassant et risqué que je ne peux comparer qu'à celui d'ouvrir son chemin à coups de machette dans une jungle hostile.

Donc auto citation avec légers remaniements. Simplificateurs. Oui je rigole. Si vous êtes paumés, prenez votre machette et allez donc la voir, ma lecture suivie.

J'ai travaillé pour l'écrire, maintenant je flemmarde et c'est à vous de vous bouger car :

 

«" Unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur.

Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être."

Cette phrase (Partie 3 prop 6) est la plus essentielle peut être de l'Éthique. Essentielle au sens propre, qui fait toute la particularité du génie de Spinoza, sa fine pointe.

Comme il y a le bleu de Klein, le cogito de Descartes, l'illumination de Rimbaud, il y a le conatus de Spinoza. Conatus se traduit par effort, ce qui est inévitable mais peut prêter à contresens.

Dans un système où chaque élément, du fait même qu'il existe, tend nécessairement vers son accomplissement, que dis-je est d'emblée par-fait, il suffit de ne pas endiguer l'énergie qui imprègne tout.

Paradoxe donc d'une notion d'effort qui consiste à suivre sa pente, à se laisser vivre, mais au sens actif et non passif (attention tout est là). Il n'y a pas à y aller par quatre chemins l'éthique tient dans un mot : oui (dirait aussi Nietzsche je radote pardon c'est mon conatus).

Le monde et la vie sont à prendre ou à prendre. Et c'est de le comprendre (vraiment) qui donne accès à la seule liberté qui vaille, la liberté en acte : telle est la force radicalement affirmative de l'Éthique.

Car ce je prends est le contraire d'une attitude de résignation, de soumission fataliste. Seule la saisie résolue du monde réel, hors simulacres, abstractions, fantasmes, libère la puissance et l'action.

Bref ce qui est posé ici, c'est l'incompatibilité logique (quoique paradoxale) entre négation du déterminisme et liberté d'être et d'agir.

(Oui j'avoue cette phrase est presque aussi pensée qu'un tweet, dans la même recherche de densité et subtilité. Mais à la philo comme à la philo.)

"Quantum est in se" : ces mots notent un rapport, le quantum d'être de chaque individu rapporté à la totalité de la substance dont il participe.

Ce rapport définit chez Spinoza la manière d'être de chaque individu. Qui est ainsi conçu non pas en statique mais en dynamique.

Évitons donc un double contresens. Le conatus ne construit pas une identité rigide, mais induit au contraire une adaptation continue aux autres éléments du système.

Il ne correspond pas à une force qui va dans le style ça passe ou ça casse, mais il est au contraire la force de connexion à l'énergie d'ensemble, et par conséquent participe aussi de son maintien global. »

 

Voilà reformulé mon écrit de ce temps-là. Et vous savez quoi ? Je souscris à ma reformulation.

Le conatus vous dis-je.

 

 

09:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

15/02/2016

Bornés & bourrins

 

Spinoza lit la Bible comme une œuvre purement humaine, inscrite (je le dis avec nos concepts et mots actuels) dans la psychologie de ses auteurs, le contexte littéraire, historique et sociologique de ses lieux de production.

« Car il soutient entr'autres choses, que comme on s'est conformé aux sentiments établis, & à la portée du Peuple lorsqu'on a premièrement produit l'Écriture, de même il est à la liberté d'un chacun de l'expliquer selon ses lumières, & de l'ajuster à ses propres sentiments. »

Il s'emploie à l'observer comme un objet dont l'histoire de production est inscrite en lui autant que son contenu explicite.

Le medium fait partie du message. Et par conséquent lire est une activité d'interprétation et non la réception passive du message absolutisé (c'est à dire hors la relativité du contexte, interne et externe).

Les termes de l'interprétation peuvent ainsi se renouveler à chaque époque, tout comme varient les valeurs prises par une fonction mathématique à partir d'une unique formule.

Devant cette conception radicale, inouïe, révolutionnaire, Colerus a ce cri du cœur « Si ceci était véritable, bon Dieu, où en serions-nous ? »

Et pourtant que ce soit véritable n'est plus à démontrer que pour quelques fondamentalistes bornés. Lesquels ne se trouvent pas que chez les croyants.

Il y a Dieu me nargue des athées bornés qui ont besoin de croyants aussi bourrins que possible pour ne pas croire. Absurde, non ?

Et si le point de vue de Spinoza avait été admis par tous les religieux ou pas, m'est avis que le monde ne s'en porterait pas plus mal, mon pauvre Colerus.

Spinoza avec le Tractatus inaugure donc l'exégèse biblique moderne. S'il l'a fait, ce n'est peut être pas qu'il a jeté les leçons des rabbins, mais qu'il les a au contraire parfaitement comprises.

(« Tous les Juifs sont athées sauf ceux qui ne le sont pas », comme dit Paul Auster).

Ce type de lecture permet de repérer dans la Bible les éléments utiles à la déconstruction du phénomène religieux en ce qu'il a d'essentiellement pernicieux :

la justification d'un pouvoir fondant son arbitraire sur le fantasme mensonger de la transcendance.

Et à tous les Colerus (ou pire) Spinoza le pointu balance une de ces flèches affûtées qui sont sa marque de fabrique :

« Ils sont stupéfaits de ce qu'ils ignorent. Et de là vient que qui s'emploie à comprendre au lieu d'admirer* comme un sot est tenu un peu partout pour hérétique et impie, et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et des Dieux.

C'est qu'ils savent bien qu'une fois supprimée l'ignorance, l'admiration stupide, c'est à dire le seul moyen qu'ils ont d'argumenter et de maintenir leur autorité, est supprimée. Mais je passe. » (Éthique appendice 1ère partie)

Avec lui nous passerons aussi. Mais avec lui nous n'en pensons pas moins.

 

 * NB "admirer" n'a pas nécessairement un sens positif. Il s'agit d'une fascination, d'une passivité qui inhibe l'intellect, "l'admiration stupide" comme il le précise.

08:51 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)