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05/03/2016

Herem

 

Colerus consacre plusieurs pages au récit de l'exclusion de Spinoza par la Synagogue. On comprend que ça intéresse un pasteur luthérien pour raisons de boutique. Mais pour nous, que dit cet épisode ?

Le fait massif est que Spinoza n'attachait pas vraiment d'importance à ces questions de communautés. Ni rejet hystérique ni besoin angoissé d'appartenance.

Colerus note, avec dépit mais note quand même car il est honnête, que, prenant ses distances avec la Synagogue, Spinoza n'a pas pour autant

« embrassé le Christianisme, ni reçu le saint baptême. Et quoi qu'il ait eu de fréquentes conversations avec quelques savants Mennonites, aussi bien qu'avec quelques personnes les plus éclairées des autres Sectes Chrétiennes, il ne s'est pourtant jamais déclaré pour aucune, & n'en a jamais fait profession. »

Les chapelles (limite sectes au sens actuel) pullulaient comme des mouches autour de lui, suscitant j'imagine son intérêt entomologiste. Une mine à notes pour son TTP (cf Bible et Bornés & Bourrins).

Quand il commença à dire sa façon personnelle de penser dans le cadre de la Synagogue, il y eut en gros deux réactions.

1) « Tu dis comme nous ou on te casse ». Au figuré, s'entend. En fait, au propre aussi (si l'on peut dire) : un religieux genre allumé l'agressa genre horreur tu blasphèmes.

Ah c'était pas une époque facile pour la liberté d'opinion. Heureusement qu'auj... euh ...

2) « Les Juifs lui offrirent une pension peu de temps avant sa désertion pour l'engager à rester parmi eux, sans discontinuer de se faire voir de temps en temps dans leurs Synagogues. »

Bon OK on te garde comme caution vu ton statut international d'intello, juste tu fais pas de vagues. Option pour renards malins. Pourquoi pas : il y a des points communs entre renards et araignées.

Mais non.

« Quand ils lui eussent offert dix fois autant, il n'eût pas accepté leurs offres, ni fréquenté leurs assemblées par un semblable motif ; parce qu'il n'était pas hypocrite, et ne recherchait que la Vérité ».

Comme avec Fabricius. Mêmes causes mêmes effets.

Cohérent avec sa devise Caute, pourvu d'un conatus comme vous et moi, Spinoza refusa de mettre en péril sa tranquillité voire sa vie, et tout autant sa liberté.

Il s'éloigna donc sur la pointe des pieds, espérant qu'on lui lâcherait les baskets.

« L'homme libre montre la même Vaillance ou présence d'esprit à choisir la fuite qu'à choisir le combat ». (Éthique Partie 4 corollaire prop 69)

(A noter dans votre mémo SOS philo).

Or les religieux détestant perdre la face et le pouvoir qui va avec, ce qui devait arriver arriva.

« Il s'était à peine séparé des Juifs et de leur communion qu'ils le poursuivirent juridiquement selon leurs lois ecclésiastiques et l'excommunièrent ».

On proposa l'exclusion temporaire (herem), avec possibilité de réintégration si amende honorable. On devine la réponse. Mais je vous rassure il resta poli.

Ce fut donc le grand anathème, l'exclusion définitive. Il exprima ses regrets, toujours aussi poli.

Et satisfit désormais son goût de la transparence par le moyen qui restait à sa portée, le polissage de lentilles.

 

 

10:13 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

03/03/2016

Humilité ambitieuse

 

Spinoza était-il humble ? Tout dépend de ce qu'on entend par là.

À le lire, en particulier dans ses dialogues épistolaires, on est frappé par l'assurance dont il fait preuve au plan intellectuel. (Comme on l'a vu à propos de Descartes). Il doute rarement d'avoir raison.

C'est simplement que dans son horreur du flou, il travaille à se donner les moyens de la certitude. Il définit, par un raisonnement rigoureux & géométrique, les contours d'une question, de façon à l'envisager « clairement et complètement ». Un binôme qui revient sous sa plume en leitmotiv.

Une fois cette certitude acquise, à la sueur de son front c'est le cas de le dire, il n'hésite pas à faire preuve d'une certaine morgue, d'un agacement, envers les paresseux et/ou bourrins qui ne saisissent pas sa pensée.

Il peut ainsi se payer le luxe d'une ironie mordante envers les cerveaux petits bras qui pensent court, qui pensent étroit, qui pensent vague et à peu près.

D'un autre côté pourtant, il est parfaitement humble, au sens propre : il a les pieds bien sur terre (humilis vient du mot humus), il se sait humain tout simplement, et adhère joyeusement au réel.

Il a l'humilité fondamentale de qui est conscient de l'inanité mensongère du concept de transcendance.

Mais je lui laisse plutôt la parole.

« La Satisfaction de soi* est une Joie (cf Désir) née de ce qu'un homme se contemple lui-même ainsi que sa puissance d'agir. » (Éthique P3 déf 25)

*acquiescentia in se ipso = je suis qui je suis et ne cherche pas à aller voir ailleurs si j'y suis. L'AISI est en somme l'inverse de ce qu'en psychanalyse on appelle faux self.

« L'Humilité est une Tristesse qui naît de ce qu'un homme contemple son impuissance ou sa faiblesse. (26)

L'Abjection (= dire laissez tomber, je vaux pas le détour) est de faire de soi, par Tristesse, moins de cas qu'il n'est juste. (19). 

Explication déf 19 : Du reste ces affects, l'Humilité et l'Abjection, sont rarissimes. Car la nature humaine, en soi considérée, déploie tous les efforts qu'elle peut ;

si bien que ceux qu'on croit abjects et humbles au plus haut degré sont en général ambitieux et envieux au plus haut degré. »

Pas à dire il connaît son monde, Monsieur Spinoza. Comment a-t-il fait pour voir cela avec tant de pertinence, lui qui n'a pas, comme les moralistes tels Pascal ou La Rochefoucauld, fréquenté les salons?

Faut croire que contempler les araignées vous tuyaute tout autant sur les singeries des tartufes. Il révèle ici, anticipant le diagnostic nietzschéen sur la généalogie de la morale, la motivation cachée.

L'humilité mal comprise n'est que déception de soi, ressentiment contre ses ratages, retournement de l'ambition et désir d'être quelqu'un en l'amertume de se considérer comme une nullité.

Motivation cachée, et souvent d'abord à soi-même. Car notons avec Freud l'apport du sentiment inconscient de culpabilité dans ce processus.

"L'Humanité ou Retenue (modestia) est le Désir de faire ce qui plaît aux hommes et de s'abstenir de ce qui leur déplaît." (43) 

Voilà qui est assez raccord à primum non nocere. (cf 25-12-15). Entre nous je ne suis pas mécontente de me découvrir aussi cohérente.

Soit dit en toute modestia, naturellement.

 

 

09:14 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

01/03/2016

Générosité bien ordonnée

 

« Par Vaillance, j'entends le Désir par lequel chacun s'efforce de conserver son être sous la seule dictée de la raison.

Et par Générosité, j'entends le Désir par lequel chacun, sous la seule dictée de la raison, s'efforce d'aider les autres hommes et de se les lier d'amitié.

Et donc les actions qui visent uniquement l'utilité de l'agent, je les rapporte à la Vaillance, et celles qui visent aussi l'utilité d'autrui, je les rapporte à la Générosité. »

(Éthique, scolie de la proposition 59 partie 3)

Vaillance traduit animositas, mot formé sur animus = souffle. L'animositas de chacun, c'est sa façon propre d'avoir du souffle, ce qui l'anime profondément, l'énergie qu'il déploie à exister.

Oui mais sous la seule dictée de la raison : inattendu, non ? En quoi la vaillance à vivre est-elle du ressort de la raison ?

Quant à être de son ressort exclusif, sous sa seule dictée ...

Voilà une proposition à première vue contre-intuitive. Le mot utilité fournit un éclairage. La raison dont il s'agit procède d'un calcul, de l'établissement du ratio bénéfice/risque.

Cela peut entre autres se reformuler en termes freudiens. La vaillance spinoziste n'obéit pas au principe de plaisir, mais au principe de réalité.

Ce qui est au demeurant logique vu la place fondamentale du concept de réalité dans l'Éthique.

De plus rappelons que Freud n'oppose pas principe de plaisir et de réalité, mais les articule : le principe de réalité est la continuation du principe de plaisir par d'autres moyens.

« Conserver son être » c'est à dire satisfaire à son conatus (voir ce mot), passe en mode primaire par le principe de plaisir, qui très vite rencontre ses limites. Alors l'énergie du conatus enclenche automatiquement le moteur secondaire du principe de réalité.

La vaillance n'a d'autre choix que réaliser la synthèse des motions de plaisir sous le nécessaire primat du principe de réalité, sous la seule dictée de la raison.

Le mot générosité, generositas, appartient à la famille de genus = genre, espèce. Elle correspond donc non plus à la logique de survie ou de désir d'un individu pris isolément, mais à celle de l'ensemble humain.

On voit plus immédiatement ici le rapport à la dictée de la raison. A priori on se dit pas besoin d'être Einstein ni Spinoza pour comprendre que l'humanité ne peut survivre que par l'aide mutuelle entre ses membres.

Quoique. Visiblement y en a plein qu'ont pas encore saisi le concept. C'est qu'il y a un pas décisif à franchir, le pas proprement politique.

Comprendre que vaillance et générosité ne tiennent l'une et l'autre qu'à condition d'aller dans le même sens. Les deux sont en synergie ou ne sont pas.

" À l'homme donc, rien de plus utile que l'homme. (…)

D'où il suit que les hommes, que gouverne la raison, c'est à dire les hommes qui cherchent leur utile sous la conduite de la raison, n'aspirent pour eux-mêmes à rien qu'ils ne désirent pour les autres hommes,

et par suite ils sont justes, de bonne foi et honnêtes." (Scol prop 18 Part 4) 

CQFD voilà c'est dit.

1) Pas besoin de sondages pour voir que le gouvernement par la raison n'est pas, disons, plébiscité partout.

2) Spinoza n'envisage pas optimisme idéaliste & générosité sacrificielle, mais  pessimisme réaliste et calcul égoïste.

Il s'agit juste d'essayer d'être moins suicidairement cons. Ce qui met cette éthique à la portée de chacun d'entre nous.

Quoique ?

 

09:15 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)