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15/03/2016

Lunettes

« Tout savant qui ne s'est pas soucié d'apprendre quelque profession, devient à la fin un homme dissipé et déréglé dans ses mœurs » Colerus approuve cette idée du Talmud et poursuit :

« Spinoza savant dans la loi et dans les coutumes des Anciens n'ignorait pas ces maximes (…) il en fit son profit (…) Il apprit donc à faire des verres pour des lunettes d'approche et pour d'autres usages, & il y réussit si parfaitement qu'on s'adressait à lui de tous côtés pour lui en acheter. »

Il y réussit si parfaitement : Dieu me focalise, c'est fascinant des gens aussi parfaits. C'est vrai déjà le mec est au top ten des plus grands penseurs de tous les temps.

En outre il est décidément inattaquable côté rigueur morale (oui je sais les araignées, mais ne cherchons pas la petite bête), assumant de payer le prix de sa liberté tout ça. Et voilà qu'en plus il a la cote en artisanat optique.

C'est fou ! dirait Afflelou. Waouh ! dirait Johnny dans une Optic nettement plus 2000. De quoi faire criser Krys. Pardon c'est un peu lourd mais il en faut 3 vous savez c'est la règle au CSA. (= Commentaire Spinoziste Agréé).

Et attendez c'est pas fini.

« Après s'être perfectionné dans cet art, il s'attacha au dessin, qu'il apprit de lui-même (…) il n'est pas nécessaire de faire mention des personnes distinguées » qu'il croqua dans son carnet.

(Pour les distingués dont on causé dans Iris, à sa place je me serais pas gênée pour y aller dans la caricature).

Il est vrai que tout cela reste dans le même domaine et correspond à son profil intellectuel. Voir clair, savoir observer, être attentif, précis. Mais quand même : être aussi à l'aise dans le concret et dans l'abstrait, respect.

J'ai tendance, toutes choses égales par ailleurs, à penser comme Montaigne sur ce point cf 23-7-2015. Encore ramer pour naviguer dans ce blog : je vous ménage pas, hein ? Mais faut voir que tout ce qui est remarquable est difficile autant que rare (derniers mots de l'Éthique TCEPA bis).

Bref, en polissant le verre, Spinoza pouvait parer l'âme sereine aux aléas de la rugueuse réalité (dit Rimbaud dont les vers n'étaient pas toujours polis).

De plus, il se rendait ainsi vraiment utile dans la vraie vie. Ce qui n'est pas donné à tous les philosophes.

À propos de vraie vie, entre ses aptitudes pratiques et son sens géométrique, moi je dis cet homme était sûrement capable de vous tirer vite fait d'embarras en cas de bug d'ordi, de panne de chauffage, de fuite d'eau. De bricoler toutes sortes d'objets qui vous facilitent le quotidien.

De démonter le moteur de la bagnole en vous expliquant comme quoi une substance absolument infinie est indivisible (Éthique P1 prop 13), de vous recoudre un ourlet en précisant à toutes fins utiles que l'Esprit humain n'enveloppe pas la connaissance adéquate des parties composant le Corps humain (P2 prop 24).

En fait cet homme était le gendre idéal ou je ne m'y connais pas. Décidément le jour où Melle Vanden Ende a choisi l'autre, là, le freluquet avec son colier à deux cents pistoles (cf Bible), elle a fait preuve d'une regrettable myopie.

 

 

09:16 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

13/03/2016

Libération

 

Changeons de métaphore : après le sport de combat, le travail artisanal (de toutes façons ça manquait de dojos en Hollande à l'époque).

De la même façon qu'il avait ses instruments pour façonner les verres de lentilles, Spinoza avait sa boîte à outils éthiques.

La partie 5 du livre « De la Puissance de l'Intellect, autrement dit de la Liberté Humaine » est ainsi assez semblable à une notice de montage d'un célèbre autant que suédois fabricant de meubles en kit. En plus clair (ce qui n'est pas difficile je vous l'accorde).

Après avoir décrit les éléments du système, les fonctions, envisagé pas mal de cas de figure, Spinoza aborde dans la Partie 5 le moment crucial du test en conditions réelles.

Vous savez le genre de test que les constructeurs de bagnoles passent leur temps à trafiquer.

Comme l'indique le titre de cette P5, le test consiste à éprouver le pouvoir libérateur de « l'intellect ». Le mot a un sens actif. L'intellect pour Spinoza ce n'est pas un attribut, c'est une opération.

Ce n'est pas de l'ordre de l'organe, mais de la fonction. L'organe, l'instrument propre à cette fonction est l'Esprit, étudié en long en large et en travers dans la Partie 2.

Quant à la liberté, on l'a déjà dit, elle ne suppose pas de rejeter le déterminisme : c'est impossible (cf Conatus et Désir). L'homme n'est pas un empire dans l'empire.

Spinoza montre comment on cherche pourtant à éviter cette réalité. On la dénie, on se raconte des histoires.

« Les hommes se croient libres pour la seule raison qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par quoi elles sont déterminées, et (ignorent) en outre que les décrets de l'Esprit ne sont rien d'autre que les appétits eux-mêmes et pour cette raison varient en fonction de l'état du Corps. » (Éthique Partie 3 scol prop 2)

Plus réalistico-matérialiste que ça tu meurs.

Spinoza invalide sereinement autant que radicalement les spéculations inutiles qu'implique l'allégorie platonicienne de la caverne. Ce qu'on voit sur la paroi on le voit, c'est tout.

Quand bien même ce serait une ombre, c'est cela qui affecte notre regard. C'est donc la chose à même de nous mouvoir, de nous faire agir, parce qu'elle est à même de nous émouvoir.

Alors plutôt qu'à l'essence supposée de la chose, c'est à la réalité de ses effets qu'il faut s'intéresser. La liberté est donc réalisme ou n'est pas.

Comme dit Deleuze, Spinoza construit une philosophie pratique. Il s'agit de travailler à comprendre la réalité, pour la prendre telle qu'elle est, en prendre acte pour libérer son agir.

Telle qu'elle est : non pour s'y adapter et s'y soumettre, mais pour l'adopter, ce qui est bien différent.

« L'adaptation est un rapport entre deux termes qui préexistent à leur mise en rapport, tandis que l'adoption est une relation créatrice des termes qu'elle relie. Par ex le père et son enfant ne préexistent pas, en tant que tels, à la relation d'adoption. »

Je reprends ici la terminologie éclairante de V Petit et B Stiegler dans leur Lexique d'ars industrialis (Flammarion Bibliothèque des savoirs. 2013)

L'adaptation à la réalité est conformisme, son adoption est potentialité créatrice. 

 

 

 

10:19 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

11/03/2016

Katas

 

« La sociologie est un sport de combat ». Dans un documentaire qui lui est consacré, Bourdieu prononce cette phrase au sortir d'un échange musclé avec des « jeunes des quartiers ».

Le film date d'une vingtaine d'années, mais la phrase reste actuelle. Les propos de Bourdieu à ses interlocuteurs aussi. Il n'hésite pas à leur dire en substance : c'est vrai vous êtes aux prises avec des inégalités, des discriminations. Mais cela ne doit pas vous servir d'alibi pour ne pas faire votre part du chemin.

Il les incite en particulier à profiter de tout ce que l'école propose, de l'énergie des instits et des profs qui continuent d'y croire, de remplir leur mission d'éducateurs et de passeurs culturels. L'enseignement aussi est un sport de combat.

La philosophie est un sport de combat. Sport de combat encore l'effort scientifique. Au fait il paraît que c'est le Pi-day aujourd'hui. Saluons en son honneur notre Géomètre préféré. Sans oublier qu'aujourd'hui est aussi, est surtout, un triste anniversaire à Fukushima.

Car sport de combat surtout ce qui contribue à catalyser lucidité et puissance de penser, à résister aux a priori et à l'aliénation, à construire un savoir qui libère.

Pour la philosophie, si tous les domaines méritent le même engagement, de l'esthétique à l'épistémologie (sauf la métaphysique faite pour se divertir avec ou sans Pascal), nihil novi depuis Spinoza : le lieu majeur de la bataille est de toute évidence l'éthique.

Il a conçu la sienne comme une somme nécessaire et suffisante alors qu'Aristote soi-même avait décomposé son enseignement. Logique, poétique-esthétique, physique, métaphysique, éthique-politique.

Avec Spinoza c'est 5 en 1, le tout organisé sous le primat de l'éthique qui pose la seule question qui vaille : faire et être bien, comment ?

Le schéma de son livre est bel et bien celui d'un combat, voire d'une guerre de libération. Le plan d'une campagne pour passer de la servitude à la liberté. Observer les forces d'affects en présence, déterminer les buts de guerre, constituer le bataillon « Intellect », car c'est lui qui détient la clé de la victoire.

Tout cela selon la technique de l'art martial. Retourner contre eux l'agression des adversaires (superstition, finalisme, affects débilitants de tristesse). Il s'agit de savoir pratiquer l'esquive, le dégagement en souplesse, et renverser la direction de la force.

Et surtout comme tout sport de combat, tout sport en général, l'éthique repose sur l'entraînement, la pratique. Sur l'intégration d'un enchaînement de gestes.

L'éthique a ses katas. Et tel est celui de Maître Spinoza :

« Par le pouvoir d'ordonner et d'enchaîner correctement les affections du corps nous pouvons faire de n'être pas aisément affectés par des affects mauvais.

Donc le mieux que nous pouvons faire aussi longtemps que nous n'avons pas la connaissance parfaite de nos affects (en pratique soyons clairs qui y arrive ?),

c'est de concevoir la droite règle de vie, autrement dit les principes de vie certains,

de les graver dans notre mémoire afin que notre imagination s'en trouve largement affectée

et que nous les ayons toujours sous la main. » (Éthique P5 scolie prop 10)

Les principes de vie certains c'est quoi ? Sans doute faut-il une vie pour les découvrir. Mais posons un principe : celui d'essayer.

 

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