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23/06/2016

Le cri des paons (6/8)

 

« Bonjour Agathe ! Y a un moment que je vous cherche, dans cette pagaille !

- Bonjour, Mme Sauveterre ! C'est à cause de cette terrible histoire …

- Oui on m'a dit, Mme Carogne est dans une humeur massacrante. Bonjour Maman, c'est moi Christine ! Regarde-moi, Maman, arrête de crier … Elle est bien agitée, on lui a changé ses médicaments ? On m'a dit qu'on allait baisser les doses, il paraît que ça l'assomme trop. Vous avez une idée, vous, pour cette pauvre petite ?

- Aucune ... Vous savez je veux pas vous choquer, j'aime bien votre maman, et aussi la plupart des autres. Malgré quelques numéros insupportables au Printemps, vous voyez qui je veux dire. Quoiqu'en fait il y en a je pense pas que ce soit une question d'âge. Enfin bref, ce que je veux dire, ce qu'on peut pas s'empêcher de penser depuis ce matin …

- Bien sûr … Je pense la même chose que vous, Agathe, la mort n'avait que l'embarras du choix ici. Seulement voilà, comme dit la chanson, le sort tomba sur le plus jeune … La mort a l'humour noir, que voulez-vous !

- De l'humour ! Vous avez de ces mots, madame Sauveterre !

- Oui je sais, plus on vieillit, moins ça fait rire. Ma mère, quand elle était jeune, c'était son genre, l'humour noir. Hein Maman, t'étais pas la dernière à plaisanter de tout ça ! »

Pour toute réponse, la vieille femme reprit son hululement nasillard, les yeux vaguement dirigés vers le paon blanc qui faisait la roue à l'endroit même d'où l'on avait enlevé le corps de la jeune Chantal, devant les hautes tiges des roses trémières.

                                                                                                                            ***

26 septembre. On a fêté l'anniversaire de Mémé. Il y avait une nouvelle aide-quelque chose ou je sais pas quoi. Chantal.

                                                                                                                                                           ***

« Nous étions toutes les trois, les Trois Grâces comme ils nous appellent ... »

J'aurais dit les Trois Parques, ne put s'empêcher de penser le policier.

« Donc toutes les trois vous avez vu ce jeune homme ?

- Oui. On s'est fait la même réflexion qu'il se fait drôlement beau, le Maxime. Ça commence à faire un moment qu'on le voit, il vient avec sa mère. La fille. Elle est là presque tous les jours. C'est pour ça que Mme Moricier, tout le monde est aux petits soins pour elle.

- Oui parce que sinon, vous savez, ceux de l'Hiver, il y en a on les surveille pas comme le lait sur le feu. Yvette, c'est bien toi qui as entendu crier le vieux euh … Machin hier ? Tombé du lit, vous vous rendez compte ? La nuit c'est Joseph qui garde l'Hiver, il est gentil, mais des fois il en prend à l'aise. On peut pas lui jeter la pierre, c'est vrai c'est un légume, Machin (ah zut j'arrive pas à retrouver le nom)

- Comme on sera bientôt, ma belle, qu'est-ce que tu crois ?

- Moi je vais te dire, Solange, j'espère que je passerai avant, parce que sanglée sur le lit avec des escarres partout …

- Donc Maxime Sauveterre est passé dans le patio à 9h, 9h30 ?

- Pas après 9h30 sûr, Monsieur l'Amiral, c'est l'heure de la séance de coiffure, le lundi. D'ailleurs on lui a dit, on va se faire belles pour draguer les beaux blonds comme toi, mais ça l'a pas fait rire.

- Oui c'est vrai c'est dommage un si joli garçon et toujours l'air triste, qu'on se disait avec Yvette, beau comme un ange, mais l'air de porter le malheur du monde sur ses épaules. Le fils à Mme Moricier …

- Non, son petit-fils.

- Tu crois ? Mais la dame qu'on voit avec lui d'habitude, c'est pas la fille ?

- Oui justement ! Faites pas attention, Monsieur le Ministre, elle commence à faire un peu de l'eau, Solange ... »

Quand Arlette était venue les chercher pour la séance de beauté, elle s'était étonnée de voir Maxime seul, et à une heure inhabituelle. En général, quand il venait, c'était avec sa mère, le week-end. Rarement un jour de semaine, et jamais le matin.

« Vous avez un rendez-vous ? » lui avait-elle demandé histoire de le faire sourire.

Il n'avait pas souri.

À suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21/06/2016

Le cri des paons (5/8)

 

Il avait interrogé au Printemps, là où quelques-uns se déplaçaient encore à leur guise, en dehors du temps de collectivisation forcée des repas et des activités.

« Vers 9h30 je suis allée faire un tour du côté de la volière, j'ai vu des gens au bord du bassin, mais sans mes lunettes ... Alors le fauteuil c'était M. Bouilloux ? Les jeunes, j'ai cru que la femme en robe blanche était Bernadette, l'infirmière de l'Été. Une belle blonde, remarquez ces peaux de blonde, c'est fou ce que ça fane vite ...

Maintenant que vous me dites que c'était M. Bouilloux, ça ne colle pas, lui il est à l'Hiver. Le jeune à côté j'ai pensé que c'était Francis le cuisinier, un beau garçon. Boucles rousses, des yeux de velours, un sourire plus appétissant que ses plats. Oui, qu'est-ce que vous croyez, c'est pas parce qu'on est une vieille femme qu'on ne s'intéresse plus à ces choses-là.

J'ai remarqué qu'il y a anguille sous roche entre Bernadette et Francis. Ils ont leur petit manège, des rendez-vous au bord du bassin.

Alors c'était la petite Chantal, avec Francis ? Les hommes, ça saute sur ce qui est nouveau. Mais elle, quelle petite garce quand même, Bernadette c'est une femme si méritante, ah les hommes … Je ne dis pas ça pour vous Monsieur le … Juge ?»

Francis n'avait pas quitté sa cuisine depuis son arrivée à 9h. Gérard était passé chercher des graines pour nourrir les paons vers 9h10, puis Arlette était venue réchauffer le cacao de M. Paul à 9h20.

« Ensuite avec Mme la Directrice on a mis au point le menu du 14 juillet. C'est portes ouvertes pour les familles. On discutait du dessert, crème, pas crème, avec ces chaleurs, quand Nathalie est venue dire que Chantal était pas arrivée. Pauvre petite ! Qui c'est qui aurait pu lui vouloir du mal ? »

                                                                                                                                                 ***

14 mars. Maman a réussi à me traîner aux 4 S. J'avais plus envie d'y remettre les pieds depuis Noël. « Mémé sera contente de te voir ». Tu parles. Savoir qui je suis pour elle ? J'aime pas quand elle me regarde. Je sais pas où elle est, et du coup moi non plus, je sais pas où je suis. Et puis un nouveau truc : ils la font bouffer par un tuyau dans le ventre. Paraît qu'elle s'étouffe, même avec une gorgée d'eau. Quand le liquide passe, elle fait des mouvements avec sa bouche, comme si elle tétait. « Mourir, c'est naître à l'envers, remonter le temps à contre sens. » J'ai dit à Maman faudrait écrire un poème comme ça. Elle m'a regardé comme si j'étais fou.

Je suis pas plus fou qu'elle qui berce sa maman en lui chantant Brassens ou les Beatles. Ce qu'elle pleure, ma mère, en rentrant de là-bas, c'est sa jeunesse à elle. Elle ferait mieux d'essayer d'être encore jeune un petit peu. Avec moi, par exemple.

                                                                                                                    ***

Assise avec Mme Moricier sur un banc du jardin, Agathe lui caressait doucement la main. La vieille femme était agitée, elle ressentait l'affairement, la perturbation, la rupture du rythme. Elle ne reconnaissait plus personne, mais elle sentait l'étrangeté de présences nouvelles, et le comportement inhabituel de son entourage, chuchotis, gestes suspendus. Des turbulences sur la surface étale de l'espace-temps qui l'environnait.

Derrière elles un paon cria. En écho la vieille émit une plainte stridente et longuement modulée. Agathe en eut le crâne vrillé. Non, elle ne s'habituerait jamais. Pour les nouveaux-nés, il y avait un premier cri qui signalait leur arrivée au monde des humains, leur abouchement à l'atmosphère, à l'espace vital commun. Mais pour les vieux qui n'en finissaient pas de finir, quel interminable travail d'expiration avant la délivrance du dernier râle ...

Une psalmodie, une incantation étrange. Une épaisse soupe phonique, comme un précipité de cris de joie, soupirs de jouissance, grondements de colère, avec aussi les lentes conversations de toute une vie, tout cela catalysé par la chimie de l'angoisse dans ce corps à bout de souffle.

Peut être était-ce aussi la plaidoirie accusatrice montée du tréfonds des cellules contre la loi du vivant :

« Ma cliente, Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs les Jurés, a reçu de bonne foi le souffle, le mouvement et l'être. Elle en a fait un usage conforme aux règlements en vigueur dans la communauté humaine. Nous nous élevons contre la décision arbitraire et immotivée qui prévoit de mettre fin à notre exercice de l'être, et d'introduire une solution de continuité dans la logique respiratoire initiée au matin du 24 septembre 1925, jour de notre naissance. En conséquence, Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs les Jurés, ma cliente plaide non coupable et sollicite l'acquittement de la Cour. »

 

À suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19/06/2016

Le cri des paons (4/8)

 

Il réfléchissait. La peau de vache de directrice n'avait pas la plus petite ombre de soupçon de mobile. Elle était du genre à traiter de haut et sans ménagement sa valetaille d'employés, du genre qui sait exploiter les ressources humaines. Le contrat de travail de cette Chantal, par exemple : hallucinant … c'est plutôt elle qui avait des raisons de tuer sa patronne, si on réfléchit.

Mais elle n'avait évidemment aucun intérêt à un fait divers sordide qui éclabousserait la réputation des Quatre Saisons, havre de Paix et de Sérénité pour nos Anciens, comme disait le prospectus de présentation.

Les pensionnaires, de leur côté, étaient innocentés d'office. Sans parler de ceux qui n'arrivaient même plus à tenir leur tête, laquelle pendait d'un côté ou de l'autre du fauteuil, de ceux qui ne sortaient plus de leur chambre, avec pour seule compagnie le goutte à goutte d'une perfusion, même ceux qu'on considérait ici comme les valides n'auraient pas eu les moyens d'un tel geste.

La petite Chantal n'était pas une force de la nature, d'accord, mais elle avait vingt-quatre ans, des muscles neufs et un complexe neurologique en bon état de marche : elle aurait pu réagir en cas d'agression de ces bras mous et incoordonnés.

Non, ils n'avaient pas tué, les vieux, mais on pouvait se douter que le désir n'en n'avait pas manqué à certains, ou certaines. Ce n'est pas toujours que la vieillesse rend bon et sage.

Au contraire, on voyait souvent les vieux, dans leur avare agrippement à ce qu'il leur restait de vie, prendre un malin plaisir à gâcher celle des autres, des plus jeunes, qui pouvaient encore aller nager dans la mer toute proche, s'allonger au soleil de juillet sur le sable fin de la plage, mâcher à pleines dents des choses pas diététiques, fumer, courir, se coucher tard et faire l'amour.

Vieillir était injuste, indécent, absurde. Cela appelait bien quelque vengeance.

                                                                                                                                                         ***

25 décembre. C'est Noël et j'ai un vieux cafard. Voir Mémé au milieu de tous ces gagas. Et ces bonnes femmes aides ceci ou cela, qui lui parlent comme à une débile. Elles parlent comme ça à leurs vieux à elles ? Le pire, oui, peut être. Je suis resté presque tout le temps dans le parc à me les geler et à regarder les paons. Ça valait mieux.

A un moment un infirmier est sorti fumer une clope. On a parlé. Lui il reprend ses études, il veut être toubib, il en a trop marre de se faire traiter comme de la merde par la directrice ici. Il m'a dit des trucs sur leurs maladies de vieux, pourquoi ils oublient tout, même de respirer parfois. C'est dans les neurones que ça déconne à un moment. Et puis les cellules qui débloquent, les codages d'ADN qui foirent, enfin tout ça.

Finalement on n'en sait pas grand chose, mais on saura, vu qu'il y a de plus en plus de vieux à étudier. « Joyeux Noël », il m'a dit en partant. Le mot pour rire le keum.

Joyeux Noël ma Mémé. Tu sais, moi, je me souviens. Peut être qu'un jour j'oublierai de respirer, mais le sapin de Noël que tu préparais et les paquets avec le nom de chacun, ça j'oublierai pas.

 À suivre.

 

 

07:57 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)