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15/08/2016

Un capitaine canon

 

L'abordage fut rapide. Le galion avait perdu ses haubans dans la bataille, il dérivait. Le bastingage était gravement endommagé, l'équipage décimé.

Les assaillants n'avaient pourtant que de vieux mousquets, mais on aurait dit que leurs armes se rechargeaient automatiquement, comme par enchantement.

Le capitaine, songeur, se disait qu'il aurait aimé vivre trois siècles plus tard et disposer d'armes vraiment performantes, de fusils d'assauts plus ou moins russes.

Et à la place de son vieux canon, il aurait bien aimé pouvoir utiliser un lance-roquettes. Voire des missiles sol air comme sauraient en fabriquer les manufactures du royaume dans ce temps futur.

On les vendrait à tous ces chefs de bande qui s'affrontaient dans des contrées à moitié désertiques, ce serait excellent pour la balance commerciale du royaume.

Pourquoi donc ces guerres incessantes, au fait ? Des légendes couraient, des trésors enfouis dans le sous-sol, une sorte d'or inconnu, noir et liquide.

Mais tout cela n'était pour l'heure que du rêve, hélas, cet âge d'or noir n'était pas encore venu. Alors, sans attendre l'invention du sous-marin à propulsion nucléaire qui lui aurait à coup sûr permis d'envoyer par le fond le vaisseau-pirate le temps de dire ouf, il fit mettre les canots à la mer.

Tandis que les pirates grimpaient à bâbord, les canots furent descendus à tribord. L'évacuation fut menée à bien dans l'ordre et le calme.

Les matelots faisaient preuve d'un sang-froid qui devait beaucoup aux exercices d'entraînement de la Marine Royale : simulation de catastrophe naturelle, répétition de plan Orsec, anticipation d'attaque terroriste biologique.

En outre l'un d'eux, rescapé du Titanic, maintenait le moral de ses camarades en leur assurant que la rencontre d'un iceberg en pleine mer des Caraïbes était totalement exclue.

Le capitaine, pourtant lecteur assidu des rapports du GIEC, préféra ne pas aborder la notion de réchauffement climatique : les circonstances appelaient l'action immédiate plutôt que le débat de fond, surtout si l'on voulait éviter d'y sombrer.

Au bout d'une heure, le canot suffisamment loin du navire et des hurlements des pirates, on n'entendit plus, sur l'onde et sous les cieux, que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence les flots harmonieux.

Le capitaine sentit une grande paix l'envahir, et murmura pour lui-même :

« Ô temps suspends ton vol ».

Au-dessus d'eux, un albatros passa.

 

 

 

 

12:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

13/08/2016

Orgie pour tous

« T'en as pas marre toi ?

- Oh là là m'en parle pas ! On se demande comment ils arrivent à ce niveau de décibels, on dirait qu'ils sont cinquante. Et le bordel qu'ils ont mis ! Vaut mieux pas penser à la chambre de Sophie façon champ de bataille ...

- Le boulot pour ranger après ...

- Les pires c'est les petits triplés, non les … enfin les deux, là, Sigismond et Sigisbert, y en a pas un pour rattraper l'autre !

- Soi-disant des hyperactifs elle a dit la mère. Tu parles, elle a bon dos l'hyperactivité. C'est rien que des sales gosses mal élevés, ou alors très très cons, c'est tout …

- Tu crois que c'est parce que c'est des garçons qu'on leur passe tout ? Qu'on encourage l'agressivité façon Obélix ? D'abord taper, réfléchir après ...

- Oh non, ce serait trop beau, on pourrait au moins compter sur les filles. Mais regarde la petite Regina, et Gisella, encore plus agitées si tu veux mon avis.

- Comment ils font leurs parents à tous ces mioches ? Ça c'est la question. Tu crois qu'ils sont pareils chez eux, ou c'est seulement ici, pour nous faire tourner en bourriques genre les mamies c'est là pour ça ?

- Crois pas. À mon avis ils sont comme ça tout le temps … Les parents ils sont débordés, mais ils le planquent, ils gèrent au quotidien comme ils peuvent, ils font genre c'est notre choix d'éducation. Mais en clair à l'arrivée ils maîtrisent rien.

- Oui mais alors ça veut pas dire que nous on aurait raté un truc à notre génération, dans l'éducation de nos enfants à nous, les parents hyperdébordés de ces hyperactifs ? On n'a pas été trop hypercool, nous ? Tu crois pas ? À voir le résultat, des fois on peut avoir des doutes …

- Mais non, on a fait ce qu'il fallait. On leur a ouvert l'esprit, on a évité de les culpabiliser, on leur a donné des valeurs en profondeur, on a favorisé leurs énergies. Globalement tout ça va bien évoluer tu verras. Les gamins agités qu'on se tape là en ce moment, c'est un épiphénomène, le contexte, tout ça. Et pour dire même plus, ça leur passera avant que ça nous reprenne, sûr.

- Ouais t'as raison en fait. Ils s'éclatent à l'anniversaire de leur copine, c'est un peu normal. La pagaille maxi, une orgie d'orgeat et de fraises tagada, c'est de leur âge après tout. Ils ont le temps d'être raisonnables.

- S'ils le deviennent finalement … Regarde, nous, on est vieilles, on est grand mères, mais adultes et raisonnables, tu crois qu'on le sera jamais ?

- T'as raison. Et tu sais quoi on s'en fout. Allez, on se fait un autre oinj ? »

 

 

 

 

 

 

 

 

09:21 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

10/08/2016

Sophie

Elle ouvre chaque jour son journal, pour y noter ce que les adultes nomment ses états d'âme. Un mémo de ses malheurs comme de ses bonheurs.

Souvent les mots se font des sortes de stèles, consacrées à célébrer quelque chose : une rencontre joyeuse, des bras ouverts, une lecture, une chanson. Et surtout la beauté.

Celle de la nature, comme l'azur là-haut tellement profond qu'on se donne pour seul but de s'y perdre, une seconde, une heure, tout le temps qu'on pourra. Comme les bêtes, le sable, les rochers, les plantes.

Et la beauté des gens, leurs corps, leurs mouvements. Leurs faces, avec leurs yeux répondant à son propre regard.

Quant aux malheurs ? Beaucoup, forcément. « Avec mon nom, normal » s'amuse-t-elle. Les jours où elle est forte. Les jours où l'humour la console, en grand frère ouvrant la route.

Les malheurs, à supposer qu'on les compte, sont grosso modo en nombre égal aux bonheurs dans ses journées. Seulement plus âpres, plus prégnants, ôtant d'un seul coup toute clarté, comme un nuage d'orage étend son ombre sur la campagne.

Ronsard s'est trompé. Les roses en bouton savent la souffrance comme les fanées. Et en sont davantage blessées, n'ayant pas renoncé à la révolte.

Quelle souffrance, quelle révolte ? Comment les formuler ?

Toute chose trop semblable et trop autre, tellement proche et tellement fuyante. C'est pour cela les mots. Le journal, ça sert à ça.

Pour que le fuyant se rapproche, que le trop proche s'écarte. Pour que l'autre se fasse même, et le même autre.

Elle est poète sans doute, pour parler de cette façon, pour comprendre le monde à cette mode. Dans les poètes, pas que des adolescents. Dans les poètes on trouve des mûrs et des âgés, beaucoup.

Des fanés, des amers, ou dans l'autre sens, des sages à l'âme étale.

Dans les poètes, pas que des adolescents. Pourtant une chose est sûre : tous les adolescents sont poètes, peu ou prou. Pas forcément créateurs de vers, de textes et de mots. Créateurs, tout court.

Capables encore d'aller au fond du non connu pour trouver du nouveau. Des trouveurs, des explorateurs. Des gens prenant la route.

Sur la page de son journal, à travers les jours heureux et les jours sombres, elle trace sa route, Sophie.

 

 

09:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)