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07/02/2017

Faites votre bonheur

 

« Ce qui, par dessus tout, contribue le plus directement à notre bonheur, c'est une humeur enjouée, car cette bonne qualité trouve de suite sa récompense en elle-même.

En effet, celui qui est gai a toujours motif de l'être par cela même qu'il l'est. Rien ne peut remplacer aussi complètement tous les autres biens que cette qualité, pendant qu'elle-même ne peut être remplacée par rien.

Qu'un homme soit jeune, beau, riche et considéré, pour pouvoir juger de son bonheur, la question sera de savoir si, en outre, il est gai ; en revanche, est-il gai, alors peu importe qu'il soit jeune ou vieux, bien fait ou bossu, pauvre ou riche : il est heureux. »

Schopenhauer (Parerga et paralipomena)

 

Dieu m'amuse, il est clair que la joie n'a pas de meilleurs chantres que les mélancoliques grand teint. On ne parle bien que de ce qui vous manque, la parole est désir.

Et affaire de point de vue. Une certaine distance produit une mise en perspective, et on obtient une image plus construite, plus complète.

Schopenhauer pose ici la différence entre le tempérament, chose intrinsèque à l'individu, et les différentes qualités, qui se révèlent attributs extrinsèques.

Non seulement richesse ou considération, choses de l'ordre de l'avoir, mais même beauté ou jeunesse, que l'on ressent comme participant davantage de l'être.

L'humeur enjouée est ainsi donnée à ceux dont c'est l'humeur (dirait aussi M. de la Palice). Rien qu'à eux. Et à ceux-là tout le reste aussi est alors donné par surcroît.

Tout le reste, c'est à dire la possibilité de jouir de tout. Le monde est à eux.

N'allez surtout pas me cafarder à Schopenhauer parce qu'il le prendrait mal, mais je trouve que ce raisonnement n'est pas sans rapport avec le concept luthérien d'élection gratuite.

Ce serait la grâce (que Dieu octroie sans avoir à motiver sa décision style pourquoi untel et pas l'autre) qui sauve, et non les actes.

 

« Chacun est bien ou mal selon ce qu'il s'en trouve. Non de qui on le croit, mais qui le croit de soi est content. » Essais I,14 (Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons)

Montaigne, de façon un peu plus moderne, remplace l'humeur, chose innée, donnée sur laquelle on n'a pas de prise, par l'opinion, autrement dit l'idée que l'on peut élaborer de soi.

Élaboration pas entièrement consciente certes. N'empêche qu'elle nous met concrètement devant une certaine forme de responsabilité active.

- Et donc implique culpabilité pour les mélancoliques ayant du mal à s'aimer ?

- Si tu pouvais arrêter de voir le verre à moitié vide, Arthur !

 

 

 

 

09:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

03/02/2017

Voi ch'entrate qui ...

 

« La vérité, la voici : nous devons être misérables, et nous le sommes. Et la source principale des maux les plus graves qui atteignent l'homme, c'est l'homme lui-même : homo homini lupus. Pour qui embrasse du regard cette dernière vérité, le monde apparaît comme un enfer plus terrible que celui de Dante en ce que l'on doit y être le démon de l'autre. »

Schopenhauer (Le monde comme volonté et représentation)

 

« On se récrie sur le caractère mélancolique et désespéré de ma philosophie. Cela provient simplement de ce que, au lieu d'imaginer un enfer futur comme équivalent des péchés des hommes, j'ai montré que, là où le péché existe dans le monde, il y a déjà aussi quelque chose d'infernal. » (Parerga et paralipomena)

Décidément huis-closien, non ?

 

« Comment l'homme agit avec l'homme, nous le voyons par exemple dans l'esclavage des nègres, dont le but final est de nous procurer le sucre et le café. Mais il n'est pas besoin d'aller si loin ; entrer à l'âge de cinq ans dans une filature, ou toute autre fabrique, et, depuis ce moment, rester assis là chaque jour dix heures, puis douze, enfin quatorze, à exécuter le même travail mécanique, voilà qui s'appelle acheter cher le plaisir de respirer. »

(Le monde comme ...)

Dieu me damne-de-la-terre : Marx, sors de ce porc-épic !

 

Mais on peut voir le verre à moitié plein.

Les pauvres bêtes humaines que nous sommes (du moins quand elles vivent en bêtes de somme) ont tout de même réussi à susciter la compassion de ce misanthrope de Schopenhauer. 

 

 

 

 

 

09:39 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

31/01/2017

Reptilien

 

« Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse, le juriste dans toute sa méchanceté, le théologien dans toute sa sottise. »

Schopenhauer (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

 

Cherchez l'intrus. Vous ne trouvez pas, vous, qu'il y a comme une dissonance dans cette énumération ?

Le médecin a affaire à la faiblesse humaine, à sa fragilité plutôt, somatique et psychique. Mais tout son effort est d'y remédier.

Je parle, naturellement, pour les médecins fidèles au serment d'Hippocrate. Et par conséquent vraiment désireux de soigner leur prochain, pour son bien et non leur profit (ou celui des labos qui les corrompent).

En outre le médecin se sait de même nature que ses patients, participant lui aussi de la fragilité humaine.

De même le juriste est conscient de la méchanceté des hommes, de leur tropisme vers la perversion, qui leur fait utiliser la loi comme un instrument à leur profit exclusif, la déniant à l'autre.

Mais son but est là encore d'y remédier. Construire des remparts législatifs pour que s'y loge la possibilité de civilisation.

Fournir au faible protection contre le fort, ajuster au mieux, au moins mal possible, les besoins et les revendications des parties en conflit.

Mais le théologien ? En posant que la sottise humaine est son domaine, Schopenhauer l'enferme dans un dilemme.

a) Ou bien le théologien cherche, par charité chrétienne ou quoi que ce soit, à aider son frère humain à devenir moins sot. Et alors il scie la branche sur laquelle il est assis.

Car l'homme qui apprend à raisonner et à discerner ne pourra manquer de faire le tri dans les affirmations du théologien. Bref il ne croira plus les yeux fermés, et par conséquent n'obéira plus itou.

b) Ou bien il le confine dans sa sottise pour en profiter, au détriment de l'affichage éthique qui est de mise dans les religions. Ce qui ne peut manquer de le confronter à moult cas de conscience.

À moins que par bonheur il n'en ait pas.

La seule échappatoire serait donc, pour le théologien, sa propre sottise, l'empêchant de poser ce dilemme.

Expédient providentiel utilisé par les plus dévots d'entre eux.

 

Et pour le reste ?

Le savant voit l'homme dans toute son ignorance, l'éducateur dans toute son indocilité, l'esthète dans toute sa laideur, le créateur dans tout son conformisme, le généreux dans toute sa petitesse, le délicat dans toute sa vulgarité.

« Si seulement je pouvais me débarrasser de l'illusion de regarder les crapauds et les vipères comme mes égaux ! Cela me rendrait de grands services. »

(Parerga et paralipomena)

 

Pas à dire : côté langue de vipère, il assure, Arthur.

 

15:48 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)