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02/08/2017

La paresse ou le maintien (12/13)

D'après Robert, le latin pigritia s'apparente au verbe impersonnel piget. Une chose qui piget, c’est une chose qu'on a répugnance à faire, à laquelle on ne se décide pas de bon cœur.

La paresse, étymologiquement, est donc le manque d’entrain qui vous fait traîner les pieds.

« Goût pour l’oisiveté, comportement de celui qui évite l’effort », tranche Robert.

La deuxième formulation correspond bien à l’étymologie signalée, mais la première l’infléchit.

Double face : la définition en creux, négative, pas-effort, et la définition positive : goût-oisiveté. Deux points de vue sur la vie.

Le goût pour l’oisiveté implique (paradoxale logique) une dynamique de recherche, ou à tout le moins l'aptitude positive à apprécier le bien être. Autant l’oisiveté-paresse est suspectée par la morale du sens commun d’être « mère de tous les vices », autant est estimé l'otium par le philosophe.

Echapper aux occupations contraintes, à un travail sans créativité, non épanouissant, et s'ouvrir un espace de liberté d'autonomie de décision et d'action, où œuvrer aux choses vraiment importantes et essentiellement humaines : penser, créer des œuvres d’art, faire de la politique, se soucier seulement d'aimer ...

L'ennui c'est qu'y a juste un truc, oh une broutille : l'obligation de gagner sa vie.

C'est pourquoi cette oisiveté-là revendique le « droit à la paresse » cher à Paul Lafargue, pour échapper à l’aliénation de l’exploitation.

En revanche, renâcler devant tout effort, se laisser-aller, lâcher en somme, telle est la paresse-lâcheté à mettre au nombre des disgrâces capitales.

Consommation passive, divertissement décervelant.

Paresse à penser, à raisonner, à vérifier, qui nous fait gibier de désinformation et de propagande. Conformisme confortable du panurgisme.

Et ce rapport au temps fait d'ennui et d'impatience à la fois, d'incapacité à persévérer dans une construction, à tenir dans un engagement.

Évidemment question : d'où vient cette répugnance à l'être-actif ? Faiblesse, déficience physique ou mentale qui rend l’effort insurmontable ? Manque de motivation, peur de l’échec ? Complaisance et/ou tourment nihiliste dans la conviction que rien ne vaut la peine ?

Peut être radicale pulsion de mort, dirait Freud. Et Spinoza d'approuver : incapacité ou renonciation au conatus perseverare in suo esse, cet effort de se tenir dans la vie comme on maintient un témoignage : je suis qui je suis.

 

Robert étant quant à lui ce qu'il est, il termine par une citation.

« Paresse : habitude prise de se reposer avant la fatigue. » (Jules Renard)

J'imagine ce qu'il a dû bosser pour la trouver, celle-là ...

Bravo Jules, toi au moins t'es pas un flemmard.

11:10 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

30/07/2017

L'orgueil ou l'être soi (11/13)

Robert le Petit voit l’étymologie du terme orgueil dans le francique urgôli, fierté.

« Opinion très avantageuse, le plus souvent exagérée, qu’on a de sa valeur personnelle aux dépens de la considération due à autrui. »

Avantageuse, valeur, voilà qui fait dresser notre oreille d’homo mercantilis (humain de l'ère du Tout-Marché).

L’orgueil est ici défini comme une capitalisation psychique.

Un solde positif pour l'ego dans l’opération du commerce relationnel.

Aux dépens de la considération due à autrui : dans ce commerce-là aussi, il ne peut être question de simple équilibre et de réciprocité, il s’agit de gagner, de retirer un profit.

Le gain narcissique de l’orgueil se fait au détriment de l’autre, comme si l’on ne pouvait augmenter sa part de marché qu’en absorbant la concurrence. Et nous voici une fois de plus ramenés à la figure fantasmatique du dieu de Caïn, dont la faveur a pour envers l’exclusion.

Il faut ajouter à cela les implications du mot exagérée : l’auto évaluation met en jeu la spéculation.

L’orgueil fait monter artificiellement le cours de l’action Ego, ce qui permettra de réaliser les opérations les plus avantageuses sur le marché boursier qui cote les différents narcissismes.

 

Robert poursuit avec une citation. Il faut définir l’orgueil une passion qui fait que de tout ce qui est au monde on n’estime que soi. La Bruyère (eh oui).

Élégance et concision de la langue classique, dont l’à-plat fait d’autant plus ressortir l’intense saturation de la couleur passionnelle. Pour Labru, l’orgueil n’est pas un capitalisme, c’est un totalitarisme.

Vision logique sous le règne de Loulou Soleil.

 

Antonymes (poursuit Robert) : modestie, simplicité, humilité, bassesse, honte.

Les trois premiers mettent en évidence la parenté de l’orgueil avec l’hybris de la mythologie. Outrepasser les limites de sa condition humaine, déserter sa place assignée dans l’ordre cosmique, entrer en concurrence avec les dieux.

Au contraire, modestie = s’en tenir à sa mesure, simplicité = ne pas chercher à en rajouter, humilité = adhérer à sa condition proprement terrienne.

Bassesse permet de concéder à l'orgueil une coloration potentiellement positive. Une haute opinion de soi peut induire un comportement qui n’y fasse pas déroger.

Ne pas s’abaisser à ce qui n’est pas digne de soi.

Honte, expression d’une blessure narcissique ouvrant au ressentiment, laisse entendre que l’orgueil, inversement, peut être un réparateur de narcissisme positif, une assise de l’ego.

 

L'occasion de quitter ici la disgrâce et ses tristesses pour entrer dans le domaine spinoziste de l'acquiescentia in se ipso : une paisible adhésion à soi.

Je suis qui je suis, tout simplement.

 

14:17 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

25/07/2017

L'envie ou la vie (10/13)

Envie du latin invidia : jalousie, désir. Pas besoin d’acrobatie étymologique pour rapprocher invidia et invidere de videre : voir.

Ce qui ne manque pas de nous rappeler, outre toutes les histoires de mauvais oeil, l’angle mort de la vision divine provoquant l'inconfort existentiel de Caïn. (cf Genèse 4 et ce que j'en disais en lisant Zarathoustra 13-17/03/15).

 

« 1) Sentiment de tristesse, d’irritation et de haine envers qui possède un bien que l’on n’a pas. 

2) Désir de jouir d’un avantage, d’un plaisir égal à celui d’autrui. »

dit Robert

Le 2) n'est pas nécessairement dommageable. On peut en effet vouloir un bien au même titre que l’autre. Il n'y a pas de raison que ça se passe mal, du moins quand il n’y a pas pénurie.

Car en situation de pénurie, quand il n’y a pas de quoi pour tous, il est logique de passer du désir normal d'égalité à l'envie envers l’accapareur (ou supposé tel).

Alors vient la question du sens, de la justification ou pas de l'inégalité.

C’est pourquoi, comme l’a remarqué Platon et d’autres à sa suite, la question de l'envie est indissociable de la démocratie. Raison pour laquelle il rejetait la démocratie, forcément nuisible à la stabilité sociale.

Et clairement posa qu'il fallait que certains soient « plus égaux » que les autres. Dans son idée les aristocrates le méritaient étant les meilleurs (aristos = le meilleur).

Une tautologie, preuve de plus que Platon est ou bien de mauvaise foi ou bien dans le déni de la réalité. Ou les deux. (Mais qui suis-je pour débiner Platon?)

 

L’accaparement noue un lien solide entre avarice et envie. L’avarice implique l’envie. Ceux qui amassent en Suisses, ou dans les banques suisses, enfin je veux dire dans leur coin, font de l’ombre aux autres qui en prennent forcément ombrage.

Et l’envie peut aussi impliquer l’avarice : accumuler l’avoir pour soi, c’est se prémunir contre le risque que l’autre ait davantage que soi, donc contre le risque de l’envier. Imparable, non ?

Logique statique, logique pétrifiante.

Car quel est l'antidote au poison de l'envie ? Choisir la vie qui est mouvement, ouverture vers l'avenir.

 

Telle est la leçon du jugement de Salomon (1er livre Rois chap 3  v.16-28 je reprends ici ce que j'en disais sur un exemple politique le 30 avril dernier).

Deux femmes se disputent le même enfant. Au départ chacune avait le sien, mais l'un des deux est mort. Salomon dit : coupez-l'enfant en deux, chacune sa part et basta.

L'envieuse, qui veut juste que l'autre n'ait pas ce qu'elle n'a pas (car l'enfant mort est le sien en fait) dit OK.

Mais l'autre dit : donnez-le à cette femme, qu'il vive !

 

09:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)