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22/12/2015

Changer la vie

 

Sans me vanter les révolutionnaires de 1789 ont eu plein de bonnes idées.

En particulier ça va sans dire mais mieux en le disant et encore mieux en le faisant liberté égalité fraternité. Ils l'ont fait au moins sur le papier, disons ils l'ont fait jusqu'à un certain point. Déjà bien beau qu'à ce point-là ils soient arrivés, à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen par exemple.

Quant à l'idée de changer le calendrier, ce n'est pas la moins intéressante qui leur ait traversé l'esprit. Décidons qu'ici et maintenant commence l'an I d'une ère nouvelle, ça a un certain panache. D'autant plus beau peut être que ce fut inutile, en tous cas ça n'a pas pris.

On voit la motivation politico-anthropologique bien intentionnée. Arracher le temps, et itou les hommes qui y vivent leur vie, à la domination symbolique du religieux et à ses aliénations.

Désacraliser la segmentation des unités temporelles. Exemple décade contre semaine référant aux sept jours de la création. Expulsion des noms de dieux, fussent-ils romains (a fortiori celui du ci-devant Seigneur absolu du monothéisme) : à bas vendredi ou dimanche, vivent octidi ou décadi !

On peut être sceptique sur le bien fondé de cette table rase culturelle, la taxer de psycho-rigidité, voire de tendance crypto-phobique. N'empêche sa naïveté me séduit. La naïveté de la foi dans le pouvoir performatif des mots, dans le pouvoir structurant de la forme sur le fond.

Ce qui s'explique : nombre de révolutionnaires étaient hommes de loi, magistrats, avocats.

Joli moment tout de même quand les mois furent gratifiés de noms poétiques par Monsieur Fabre dit d'Églantine. (Entre nous je me suis laissé dire que le mec aurait eu du mal à être surnommé l'Incorruptible. Phobie administrative peut être ?)

Mais ne boudons pas pour autant son splendide Messidor. Qui en plus fait entendre un sacré sous-texte à une oreille post-lacanienne (style Messie dort ? Parfait ne le réveillons pas). Je sais bien qu'à l'époque ils s'en tenaient à leur latin, et donc à l'évocation des moissons (quoique ?)

Admirons sans réserve l'à jamais zolesque Germinal. OK Nivôse ou Ventôse déjà ça le fait moins, évoquant le niveau de neige dans le caniveau, ou les ventouses pour soigner l'angine parce qu'on est sorti sans se protéger le cou (précaution assez utile au demeurant en tous mois de l'année 93).

L'hiver c'est pas vraiment vendeur : froid pluie gris vent = dilemme gelage ou emmitouflage. Je reconnais que ce n'est pas le cas en ce moment mais faut se méfier. Si on votait l'abolition définitive de la royauté hivernale perso je mettrais pas mon veto. Mais je le dis pas trop fort rapport à la COP21.

Au fait maintenant que sont réglées les histoires de degrés et tout, je suggère un addendum à l'accord : renommons les saisons, à défaut de les révolutionner.

Article1 : le ci-devant Printemps est désormais dénommé Carnavalbalfestival, le ci-devant Été Bronzédor, le ci-devant Automne Cébonçalelactaire ?, et le ci-devant Hiver Grippôse.

Salut et fraternité.

 

 

09:21 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

17/12/2015

Les Admirables

 

« L'Admiration est l'imagination d'une chose en quoi l'Esprit reste fixé parce que cette imagination singulière n'est aucunement enchaînée aux autres »

Éthique III (Des Affects).

Spinoza termine son étude des affects par un sommaire récapitulatif dans la veine du classique ce qu'il faut retenir, l'encadré de la leçon du jour dans tout manuel scolaire qui se respecte. Un sommaire inauguré par la définition du désir et conclu par celle de la lubricité.

Preuve s'il en fallait que Spinoza ne manquait ni d'humour ni de suite dans les idées. (Précision pour ceux que la chose pourrait intéresser dans la VO désir c'est cupiditas, et lubricité libido). Pas moins de 48 définitions dans ce sommaire, preuve s'il en fallait que lorsque Spinoza entreprenait une question il ne se contentait pas de l'effleurer.

Admiration avec une majuscule, comme pour d'autres termes dans l'Éthique. Or il n'était pas le genre d'homme à faire un truc sans raison, donc je m'interroge. Peut être la majuscule est-elle (dans le texte de l'Éthique au moins) une sorte de repérage, de marquage.

« Ce mot, ici, faites bien gaffe à l'entendre au sens où je le définis et pas autrement. Faute de quoi venez pas vous plaindre si vous comprenez pas ... » Évidemment cette option prête à confusion pour les termes disposant déjà de leur majuscule personnelle, Dieu par exemple. CQFD.

Euh bon, on va pas commencer tout de suite le colloque Graphie spinoziste, propre pourtant à passionner des milliards d'internautes à travers la planète j'en suis sûre.

L'admiration est en 4° position dans le sommaire, juste après les 3 piliers du système des affects chez Spinoza : désir, joie, tristesse.

(N.B. Pour plus d'info vous pouvez vous reporter à ce blog, archives du 27 avril au 30 juillet 2013 – déjà ? Eh oui - où vous trouverez mon parcours de l'Éthique sous forme de série au suspens haletant je ne vous dis que ça.)

Dans l'explication qui suit, Spinoza balance contre toute attente et tout à trac que l'admiration ça a l'air d'un affect, mais c'est pas un affect. Ou peut être un affect mais sûrement pas un Affect. Car pour lui qui dit Affect dit mouvement, passage, modification.

« L'Affect qu'on dit une Passion de l'âme est une idée confuse par laquelle l'Esprit affirme une force d'exister de son Corps ou d'une partie de son Corps, plus grande ou moindre qu'auparavant, et dont la présence détermine l'Esprit à penser ceci plutôt que cela. » Éthique, définition finale de la partie 3 (c'est moi qui souligne)

Or l'admiration, elle, est un moment d'arrêt (l'Esprit reste fixé) car « manque la cause qui fait que l'Esprit par la contemplation d'une chose, est déterminé à penser à d'autres ». L'admiration est un lieu psychologique où tout se suspend, où s'arrête le mouvement du désir qui sans cesse m'entraîne à aller voir ailleurs si j'y suis.

Sans doute est-ce pour cela qu'elle fait du bien. Elle est paix, reprise de souffle dans la course du désir. En outre la fixation produit l'intense bonheur d'adhésion. Joie d'admirer, sœur de celle de Nietzsche à « n'être plus qu'un homme qui dit oui » (Le gai savoir 276).

 

09:23 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

15/12/2015

Narcisse et Surfait

 

« Aucune œuvre d'art n'est assez forte pour survivre à la surdité de ceux qui l'écoutent. » dit Alessandro Baricco (critique musical italien né en 1958).

Dans un film improbable nommé L'enlèvement de Michel Houellebecq, celui-ci à un moment discute d'art avec ses geôliers, faut bien passer le temps. L'un d'eux avance naïvement le nom de Mozart. Alors Mimi lui ronchonne du coin de la cigarette un de ces apophtegmes borborygmés dont il a le secret : Mozart c'est très surfait. Aucun second degré, aucun demi-sourire ni regard entendu. Pas de doute il dit exactement ce qu'il pense. Mozart est surfait.

C'est vrai ça. Au fond Mozart, en un mot, il est quoi ? Surfait. Et Houellebecq il est quoi, en trois lettres ? On dit que les vieux devenant durs d'oreille ont la surdité sélective. Ils sont en priorité sourds à ce qui les gêne ou les ennuie.

Aucune œuvre d'art n'est assez forte pour survivre à la surdité de ceux qui l'écoutent. Réduite qu'elle est à exposer sa subtilité au bourrinage d'auditeurs/lecteurs/regardeurs grossiers & vulgaires, sa fragilité au pinaillage de créateurs ratés qui se font critiques, comment survivrait-elle en effet ?

Mais inversement, il suffit peut être d'un auditeur/lecteur/regardeur vraiment là, présent de tous ses sens et de toute son intelligence, de tout son désir, pour que l'œuvre rayonne de toute sa potentialité d'énergie de vie d'essentielle beauté. Comme il y a un génie de la création, il y a un génie de la réception, et c'est cela qui fait les vrais critiques.

Il suffit d'une seule qualité : l'aptitude à l'admiration. L'admiration est l'exact contraire du narcissisme. « Je n'ai point cette erreur commune de juger d'un autre selon ce que je suis. (...) Et de fait je les aime d'autant plus qu'ils sont autres que moi. » (Essais I, 37 Du jeune Caton)

Bon OK Mozart peut ennuyer, à chacun son penchant esthétique et Mimi penche glauque. Une chose est sûre Amadeus ne gêne plus personne, le complexe de Salieri est globalement liquidé. En revanche, je gage que Mimi, si on le pousse un peu, est prêt à balancer plein d'autres noms de surfaits.

Moins morts que Mozart, plus écrivains concurrents par exemple. Et qui ceux-là le gênent grave. Dans la course à la réputation, à la reconnaissance, aux prix littéraires, à l'argent (faut bien payer ses clopes). Ils irritent en son ego souffreteux le narcissisme des petites différences.

Lequel hélas étend ses ravages bien au-delà du faubourg Saint-Germain. Et là est la vraie tragédie. Car si le ridicule houellebecquien ou autre ne tue pas, la rivalité absurde de tant d'êtres humains (ou groupes, ou pays) pourtant si proches, aux intérêts réels si convergents, à propos de différences minuscules et fantasmatiques, les tue, eux, si j'ose dire pour de bon.

Je ne vois qu'une explication : ils doivent trouver surfaite la petite musique de la vie.

Conclusions 1) il n'est pire sourd que qui ne veut entendre mais 2) à bon entendeur salut.

 

 

12:06 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)