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26/08/2015

Lis tes ratures

En fait pour Ronsard la louange immortelle est acquise il le sait (sûr de son génie le gars), mais le plaisir mortel avec la jeune Hélène qui deviendra vieille c'est une autre paire de manches. Car l'immortalité Hélène s'en fiche, à l'âge qu'elle a on se contente de vivre.

Ronsard termine donc le sonnet par un virage à 180 degrés : je suis un génie qui vous rend immortelle ? Certes, mais laissons ces bagatelles, Madame. Je mets tout cela à vos pieds pour n'être qu'un homme qui a le désir de vous rendre heureuse.

 

Et dès aujourd'hui, car le temps presse. Bientôt « Je serai sous la terre et fantôme sans os /Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ».

Et pour vous ce sera pas vraiment mieux, « Vous serez au foyer une vieille accroupie/ Regrettant mon amour et votre fier dédain ».

Perso vieille accroupie j'aurais apprécié moyen. Mais bon faut se remettre dans le contexte de l'époque où le politically correct avait d'autres canons que les nôtres. Nettement plus gros calibre.

Bref tout ça pour dire « Vivez si m'en croyez n'attendez à demain /Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie ». (Il croit vraiment qu'elle l'a attendu pour se le dire ?)

 

Bon. Le lecteur, s'il est subtil (et comment ne le serait-il pas s'il est vraiment lecteur) (et surtout mon lecteur) ne sera pas dupe du côté jeu, du côté « si c'était » de toute cette histoire entre Pierre de Ronsard, poète bien en cour, et Hélène de Surgères, membre d'un staff d'escort girls à la même cour. En outre Hélène paraît-il était un peu boudin, et Pierre n'avait plus guère d'alerte que la plume. Ainsi la morale de l'histoire est de toute évidence

 

Théorème poids plume : L'angoisse de la page blanche en évite bien d'autres.

Corollaire : Et si jamais elles reviennent s'imposer, les angoisses, on peut toujours les écrire, ce qui remplira la page blanche.

Scolie 1 : Et ainsi supprimera l'angoisse de.

Scolie 2 : L'ennui c'est qu'écrire les angoisses peut les raviver.

Scolie 3 : Ou pas.

Scolie 4 : On tourne pas un peu en rond, là ?

 

Axiome : Pour remplir une page blanche il suffit de la remplir.

 

 

 

 

10:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (1)

23/08/2015

Il fait beau voir

« Direz chantant mes vers en vous émerveillant »

Bonheur c'est vrai de s'émerveiller des belles œuvres. De la tienne Ronsard, qui m'émerveillait déjà quand j'avais l'âge de ton Hélène. Bizarrement, il me semblait que je te comprenais, déjà. Et tu sais quoi il me semble, aujourd'hui encore, que c'était vrai. « Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle ». Ce temps-là c'était déjà aussi le temps que j'étais vieille. Vieille en puissance. La fin déjà là au premier souffle, ver dans le fruit, chenille sur la rose. Une idée que j'ai vite intégrée. Peut être j'aurais pas dû lire tous ces livres, va savoir.

Heureusement la vie n'est pas si mal faite finalement, car s'émerveiller, que l'on ait su ou pas le faire dès son jeune temps, est une chose qui reste possible quand toutes les autres voies au bonheur sont plus ou moins condamnées. Et il se trouve que c'est la chose essentielle.

S'émerveiller de ce qui en vaut la peine évidemment et exclusivement. S'agit pas d'être béat gnangnan. Quoique. Comment en décider, de ce qui vaut la peine ? « Il n'est sujet si vain qui ne mérite un rang en cette rhapsodie » (Essais I,13)

« Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle/ Déjà sous le labeur à demi sommeillant/ Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant/ Bénissant votre nom de louange immortelle »

Savoir si l'employée de maison d'Hélène était jeune ou vieille, c'est pas la question, de toute façon être servante signifie connaître usure et routine. Vivre la vie côté répétition et non créativité, la vie cantonnée à son entretien, à sa reproduction. Obligation qui n'aide pas à exercer la faculté de se projeter, de ressaisir son existence dans un projet. Faculté pourtant tout aussi nécessaire à l'être humain, et nettement plus gratifiante. Raison pour laquelle les hommes ont spontanément tendance à croire qu'elle leur est réservée, et c'est pourquoi ils s'enfilent des bières devant le match à la télé pendant que leur femme fait le ménage et le repassage.

Du moins c'est ce que dit Simone de Beauvoir, dont je viens de résumer à votre intention un chapitre essentiel du Deuxième Sexe. Vite fait bien fait, non ? Bref ceci pour dire que la servante somnolente on peut s'y reconnaître, qu'on soit femme ou homme. On a passé tellement plus de temps à être servante de sa vie qu'à en être maîtresse.

N.B. Le lecteur politisé contestera mon abord métaphorique du concept de servante. Mais si l'usure et la routine ne concernaient que les titulaires d'un CAP de technicienne de surface, je suis pas sûre que ça intéresserait grand monde. C'est injuste et anti-marxiste au possible mais c'est un fait.

Et puis tout cela n'empêche pas que la belle et jeune Hélène aussi c'est moi. Ce fut moi, donc c'est moi. C'est toujours moi. La jeunesse qui fut la nôtre est toujours là, indélébile en nous.

Théorème proustien : Le temps ne passe pas quand on le pense. 

09:55 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

20/08/2015

Du temps que

« Quand vous serez bien vieille au soir à la chandelle/ Assise auprès du feu dévidant et filant/ Direz chantant mes vers en vous émerveillant/ Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle »

 

Suis-je bien vieille ? N'exagérons pas. A notre époque, pour une femme de mon âge, les gens polis parlent encore de maturité. Le tout est de ne pas verser dans le style je-planque-la-merde-au-chat-par-liftings-&-botoxages. Bouche repulpée, compte en banque aminci, vous n'aurez pas pour autant gommé votre has-beenisme. Trop de narcissisme tue le narcissisme. Et ceci dès les origines du concept, puisqu'en se noyant dans sa mare Narcisse a tué son narcissisme dans l'oeuf.

  

Bref sans être encore bien vieille je suis pourtant déjà bien mûre. Quoique. En quoi consiste la maturité au fait ? Excellente question à laquelle je n'ai pas de réponse, mais si vous voulez on peut tenter un bon vieux questionnement philosophique des familles avec thèse, antithèse, synthèse et plus si affinités. Non ? Alors restons donc avec Ronsard qui sait dire tant de choses en pas trop de mots (du moins quand il choisit la forme du sonnet).

 

Dévidant et filant … Avec une élégance discutable, il balance cette image de Parque en filigrane de celle de la jeune belle et insouciante Hélène qu'il prétend célébrer. Il espère pas sérieusement que ça puisse marcher comme plan drague ? Corneille un siècle plus tard fera le même numéro avec ses Stances à Marquise. Il se prendra un gros râteau tout pareil bien fait pour lui. Tous les mecs passé soixante ans n'ont pas le sex-appeal berlusconien qu'est-ce que vous voulez que je vous dise.

 

Montaigne comme d'habitude encore lui est celui qui en parle le mieux, allant droit au but avec l'aisance d'un archer zen.

« J'ai honte de me trouver parmi cette verte et bouillante jeunesse, 'dont le membre dans l'aine indomptée est plus ferme que l'arbre nouveau qui se dresse sur la colline' (citation d'Horace). Qu'irions nous présenter notre misère parmi cette allégresse ? Ils ont la force et la raison pour eux ; faisons-leur place, nous n'avons plus que tenir. (…) Si elles ne nous peuvent faire du bien que par pitié, j'aime bien plus cher ne vivre point que de vivre d'aumône. »

(Essais III, 8 Sur des vers de Virgile)

 

D'aumône ou plus souvent de prestations tarifées, me permets-je d'ajouter s'agissant du susnommé (non, pas Montaigne) ou de quelques autres aussi indigents en éthique.

Théorème passe-partout : A tout âge il faut savoir choisir ses fréquentations. 

10:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)