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03/06/2016

La journée des talents (6/8)

 

« Ça va être dur de tirer quelque chose de tout ça, hein, Chef, qu’est-ce que vous en pensez ? Il y aurait peut être la déposition du prof de physique ? La plus intéressante non ? »

Patrick Taxil est un sérieux, lent de parole et de geste, malgré sa jeunesse. Il présente un mélange de circonspection et d’absence d’imagination qui a le pouvoir de réconforter son supérieur, un peu comme l’odeur du café le matin après les cauchemars de la nuit.

Mais pour cette affaire, Taxil manifeste un certain enthousiasme. C’est son premier meurtre. Ça compte dans une carrière.

Et puis il est cousin par sa mère avec les Duras, le commandant l’a appris à cette occasion. « Ça n’a rien à voir, je suis un fonctionnaire, mais quand même les liens du sang. »

 

« M. Petitgarçon, ce qu'il a dit sur son collègue, hein ? C'est vrai, les histoires de pédophilie y en a plus qu’on croit. Je sais bien que le rapport du légiste n’indique pas ce genre de, mais le meurtrier a pu être dérangé. D’ailleurs le Cournonterral, il est bizarre, non ? Déjà lui arracher trois mots, c'est la croix et la bannière.

- Il n’est pas bavard, c’est son droit.

- Et un suicide à cause de harcèlement pédophile ? L’infirmière, elle …

- Se suicider au sac plastique, faut y aller, non ? Et d’après la déposition de Mme Bracieux, la prof de lettres …

- Assez dépressive d'après M. Petitg …

- Si l’on s’en tient aux faits, Duras était très motivé par une scène qu’il devait jouer à la fête du collège. Il ne se serait pas suicidé de trac ? Si ?

- Oh Chef, c’est mon cousin quand même !

- Excusez-moi, Taxil, je ne voulais pas vous blesser. Vous savez ça m’aide à réfléchir, un peu de distance. Bref il faut attendre le relevé des empreintes sur le sac plastique. Pour l’instant, ce que nous savons, c’est que seuls n’ont pas d’alibi ce Cournonterral en effet, la prof de math et l'infirmière.

- Ah oui, la prof de math, celle qui fume comme un pompier, une dépressive aussi, non, Chef ?

- Vous la voyez maîtriser un garçon grand et nerveux comme Duras ? En plus franchement le mobile, je vois pas ... Pas plus d’ailleurs avec l’infirmière …

- Pourtant elle, côté carrure, hein, Chef. Et le sac plastique, il venait d’où ?

- Au Bonbon des Gorges, maison fondée en 1937. »

                                                                                                      ***

Chair Mr le comisère,

Nous ont veut pas faire les balance mes sait trop grâve suretout qu’Augustin s’était un copin. Le coupable on la vue c'est Rémy Sauvagnet. Voila, interroger le, Mr le commyserre.

                                                                                                                              ***

« Est-ce que tu peux essayer de m’expliquer pourquoi tu as fait ça, Rémy ? Tu le connaissais bien, Augustin, vous étiez dans la même classe …

- C’est à cause d’Harpagon. »

 

À suivre.

 

08:22 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

01/06/2016

La journée des talents (5/8)

 

Gaëtan Bondil est fatigué, repris par une nausée qu’il connaît bien.

Depuis la divulgation par La Durance et FR3 de la mort de ce collégien, il a une liste interminable de candidats à la déposition.

Il connaît la partition que chacun va jouer. Dissimulation, "innocent" mensonge, naïveté surjouée, mythomanie, manipulation. Soi-disant témoins : grégaires, charognards, corbeaux potentiels enfin autorisés à se déclarer, pour la bonne cause.

Il faudra pourtant bien les entendre, les dépositions, les recueillir, les aveux.

Mais de toutes façons, preuves ou pas, aveux ou non, il sait par expérience que chacun continuera imperturbablement à nourrir son intime conviction, auto-immune à toute atteinte de vérité. Heureusement la vérité est subtile, capable de se glisser dans tous les interstices de toutes les mauvaises fois.

La vérité ... Comment ose-t-il encore de si gros mots ?

 

« J’ai proposé au Conseil d’Établissement une action prioritaire en ce sens, mais les enseignants ont voté contre. Vous vous rendez compte ! Ils sont censés être des pédagogues et …

- J’aimerais, Mme Poitrail, des précisions sur votre emploi du temps d’hier matin. M. Drouault m’a informé que la victime lui avait demandé l’autorisation de se rendre à l’infirmerie, peu avant la récréation.

- C’est à dire ... J’ai diffusé une note auprès des enseignants pour les informer que je n’acceptais plus les élèves pour un prétendu bobo. Ils s’écoutent trop, il faut les éduquer, sinon c’est trop facile. Ils s’ennuient en cours, ce que je comprends, il y a si peu d’innovations pédagogiques chez nos enseignants. Alors ils demandent à aller à l’infirmerie. Mais vous serez d’accord avec moi, vous qui avez l’habitude du raisonnement rationnel et impartial, si on prenait au sérieux leurs états d’âme …

- Ne vous inquiétez pas, Madame, j'ai compris que l’âme n'entre pas dans vos compétences ».

Anaïs pince les lèvres. Sa bouche n’est plus qu’une incision de scalpel soulignée d'un rouge à lèvres sanglant. Bondil la contemple un instant. Il faut que les élèves aient l’âme bien dolente en effet pour aller chercher réconfort auprès d'elle.

« Je voudrais relier la déposition de M. Drouault et la vôtre, pour reconstituer l’emploi du temps de cet enfant.

- Drouault le prof d’Arts Plastiques ... Il y aurait ... Je ne vais pas vous apprendre votre métier, mais une enquête de moralité ...

- Oui ? 

- Je ne sais pas si ... la discrétion ...

- Nous cherchons la vérité, Madame. La vérité sur un meurtre.

- Il s’est séparé de sa femme, enfin c'est elle qui l’a quitté. Nous parlions, entre femmes, vous voyez ? Raphaël, enfin M. Drouault, aurait des pratiques, sexuelles enfin, c’est gênant ... un peu … brutales. »

Une langue pointue vient lécher le trait sanglant de scalpel.

« Augustin Duras s’est-il, oui ou non, présenté à l’infirmerie hier, un peu avant dix heures ?

- C’est à dire, je n’y étais pas : vous comprenez, si j’ouvre l’infirmerie à la récréation, évidemment c’est la cohue …

- Ah ? Ils s’ennuient aussi en récréation ? »

 

À suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30/05/2016

La journée des talents (4/8)

 

 

« Il faut afficher un communiqué à la grille, ça évitera la multiplication des coups de fil. C’est un fait il ne faut pas se faire d’illusions, la police et un mort au collège, la presse va s’empresser. Enfin c’est un fait que je veux dire. Je vous demande en priorité vous les enseignants de vous abstenir de tout commentaire. C’est un fait que pour l’instant il n’y a que des hypothèses. »

Adrien Léners, principal du collège, a réuni le noyau de la communauté éducative pour une cellule de crise. Benoît Marchand le gestionnaire, ayant le soin de briefer de son côté le personnel administratif et de service.

« Oui en l’absence de certitude autre qu’hypothétique, c’est exact comme le souligne M. le Principal : il convient de rester prudents, voire prudemment pragmatiques. » Alain Petitgarçon ponctue sa péremptoire affirmation d’un mordillement de sa moustache.

« On vient de te dire que ceux qui n’ont rien à dire ferment leur gueule. » marmonne Geneviève Wassong en allumant sa troisième cigarette.

« Oui, Madame Wassong ? C’est un fait que s’il vous était possible de ne pas fumer dans la salle de réunion. Vous souhaitez intervenir dans le débat ?

- Surtout pas, Monsieur.

- Et surtout tu éteins pas ta clope : pour une fois qu’on peut faire chier en même temps Léners, la Poitrail et Grosbeauf, surtout, ne pas s’en priver. »

C’est Jérémy Touron qui lui a murmuré ce conseil entre ses dents, non sans cesser d’affecter la plus grande attention au discours du principal.

«Quel esprit de sacrifice ! Tu es prêt à risquer une récidive de ton cancer du poumon ? »

La première fois que Jérémy, un matin, avait annoncé qu’il devait passer un scanner, ses collègues s’étaient employés à calmer son angoisse, gardant pour son absence le partage de leurs inquiétudes. Peu après, il les informa d’une raideur à la nuque qui pourrait bien signaler un début de méningite.

La semaine suivante une courbature à la cuisse lui fit envisager le surgissement des premiers symptômes de la sclérose en plaques. Depuis, l’ajout des différentes touches propres à composer un tableau raffiné d’hypocondrie est devenu entre ses collègues un sujet de pari (Tu vas voir aujourd’hui il se tape un mélanome, avec les beaux jours qui arrivent ...).

Le noyau éducatif a droit à un monologue pontifiant constituant l’apport habituel de l’infirmière à la communauté pédagogique.

« … Blabla priorité … blabla choc émotionnel ... élèves blabla ... angoisse … enseignants ... blabla notre culpabilité ... inconsciemment blabla …

- Oui, c’est un fait que bien sûr, Madame Poitrail, mais il faudrait maintenant avancer la réunion …

- Naturellement, M. le Principal. Je fais une note d’information pour les enseignants avec mes consignes de façon à éviter les erreurs grossières ...

- Si vous avez une suggestion, Monsieur Touron, c’est un fait qu’il vaudrait mieux en faire part à toute l’assemblée …

- Non, rien d’important. Je me disais qu’en tant qu’enseignants nous devions humblement reconnaître notre incapacité totale à prendre en compte sans grossières erreurs la psychologie des adolescents. »

Anaïs Poitrail pince ses lèvres minces.

 

Hélène a cessé d’écouter. Elle essaie, avec une application maniaque, de se représenter l’image que Martin Piolet lui a décrite : Augustin Duras affaissé sur lui-même, les mains crispées sur le sac en plastique qui lui emprisonnait la tête.

« Pauv' gosse, il était plutôt grand, hein ? Là, c’était terrible, tout plié qu’il était. Il nous en a fait baver, le Duras, mais là, pauv' gosse, j’aurais voulu lui dire comme d’habitude : arrête ton char, et qu’il se relève, pauv' gosse... »

Elle, ce soir-là, devant le corps allongé sur le drap blanc, elle avait pensé : qu'elle est petite, qu'elle est frêle, pourquoi ils lui ont mis cette chemise trop large ? Et la pâleur sur le visage aux yeux fermés. C’est vrai, pouvoir dire ça : relève-toi, ma chérie. 

Et que ses yeux se rouvrent, et revoir son regard de miel, une fois encore.

Hélène sait que désormais l’image de cet autre adolescent viendra rejoindre dans ses insomnies celle de son enfant qui, un soir de solitude et d’angoisse, avait choisi de ne jamais avoir vingt ans.

 

« … la regrettable montée statistique du suicide des jeunes. J’ai proposé au Conseil d’Établissement notre participation au projet pilote lancé par la cellule santé du Rectorat ... 

- Peut être c'est un fait tout ceci n’est plus à l’ordre je veux dire du jour. Le commandant Bondil s’oriente vers un meurtre. Il va mener ses interrogatoires c'est un fait que je veux dire l'enquête sur le passé de chacun ».

Moustache mordillée, regard en coin.

Difficile de savoir si derrière les lunettes noires le regard de loup a cillé.

 

À suivre.

 

 

 

 

 

 

09:04 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)