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25/06/2016

Le cri des paons (7/8)

 

30 octobre. Demandé à Chantal ce qu'elle foutait avec tous ces vieux. OK faut bien gagner sa vie mais quand même. Paraît qu'elle se sent utile et aussi que c'est pas si triste : ils sont encore rudement accrochés à la vie, elle trouve. Justement, c'est ça qui va pas. Mémé, ils l'ont passée à l'Eté.

                                                                                                                             ***

« Ils s'embrassaient, derrière le bassin, Chantal et le petit Maxime. Un bien joli couple. Ils se sont rencontrés, oh guère après que Mme Carogne elle a embauché Chantal. Il fallait une animatrice, qu'elle a dit. Elle a vu ça dans les autres centres. Par exemple à l'Étoile ils ont un club de loisirs aussi. Elle veut pas que nous aux Saisons on soit moins bien. C'est normal remarquez.

Vous connaissez l'Étoile, un peu plus loin sur la nationale ? C'est bien aussi, sauf l'entretien de leur parc c'est pas pour dire. Et puis ils ont pas la volière, le bassin, tout ça. N'empêche ils ont pas eu de morts. Enfin je veux dire ce genre de morts. Des gens, pas des pensionnaires.

Pauvre petite ! Le jeune homme à mon avis elle lui a tapé dans l'œil tout de suite. Après vous savez ce que c'est, se rencontrer par hasard. Le Maxime, je le voyais guetter, assis à côté du fauteuil de Mme Moricier. Le plus rigolo c'est que sa mère, la fille à Mme Moricier, elle s'était aperçue de rien ... »

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5 février. Mémé marche plus du tout. Elle arrêtait pas de se casser la gueule, du coup ils l'ont mise en fauteuil, et dans l'Automne, ils font des regroupements comme ça. À part ça elle a l'air d'avoir à peu près le moral. Ils la shootent avec des tas de produits. C'est mieux pour tout le monde.

Elle prend Maman pour sa mère, elle lui raconte des tas de trucs, on comprend que dalle, elle dit un mot pour un autre. C'est drôle, au final. Chantal ça la fait rigoler, Maman apprécie pas. Moi oui, Chantal quand elle rit, elle est irrésistible. J'ai tout le temps envie de l'embrasser. En voilà une qui est pas faite pour être vieille.

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« Venu ce matin ? Maxime ? Mais pourquoi il me l'a pas dit ?

- Je ne sais pas, Madame. Apparemment, d'après les témoignages que j'ai recueillis, il avait un rendez-vous.

- Un rendez-vous ? Avec qui ?

- Avec la victime. Votre fils serait la dernière personne à l'avoir vue vivante, si l'on excepte M. Bouilloux, naturellement. C'est donc notre principal témoin, et c'est à ce titre que je souhaite l'interroger.

- Attendez ! Principal témoin, ça veut dire quoi, ça exactement ? Vous n'allez quand même pas soupçonner Maxime ! Vous n'imaginez pas ? …

- Mon métier n'est pas d'imaginer, Madame. »

                                                                                                                              ***

11 juin. C'est vraiment le printemps. Le buisson de genêt de la volière est tout fleuri. Ce que ça sent bon ! Chantal s'en est mis un brin derrière l'oreille. Elle est tellement belle, tellement vivante. Quand c'est qu'on arrête de vivre dans l'odeur du genêt, le chant des oiseaux, le goût de la mer, la brûlure des rochers dans la garrigue l'été ?

Quand c'est qu'on se met à vivre juste pour pas mourir ?

 

25 juin. Maintenant quand on va chercher Mémé dans sa chambre, elle est chaque fois en train de crier. D'ailleurs dans l'Hiver ils crient presque tous. Je croyais pas que ça pourrait lui arriver à elle. Mémé. Je sais pas si c'est d'entendre les paons. C'est le même cri. Horrible. Il faudrait que quelqu'un la fasse taire.

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Maxime Sauveterre se taisait, le visage fermé. Elles avaient dit vrai, les Trois Parques. La lumineuse beauté de ses traits de tout jeune homme, auréolés d'une chevelure que le soleil d'été blondissait encore. Pour le reste aussi : le regard qu'il fixait sur le mur était d'une effrayante tristesse. Une tristesse dure et sans concession. Accusatrice.

« Vous savez que ce n'est pas votre intérêt, de refuser de témoigner. On peut interpréter cela comme un aveu. Ou si vous cherchez à protéger quelqu'un, cela entre dans le cadre de la complicité. »

Maxime jeta un bref regard au policier. Il eut un ricanement amer:

« Des complices … Y a que ça … ». Et, à nouveau, silence.

« Bon, je vous informe que de toutes façons une analyse d'ADN est en cours. Vous pouvez aller, maintenant. »

Christine attendait son fils devant la porte.

« Le coup de l'ADN », dit-il. « Ils sont tous d'accord. »

 

A suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23/06/2016

Le cri des paons (6/8)

 

« Bonjour Agathe ! Y a un moment que je vous cherche, dans cette pagaille !

- Bonjour, Mme Sauveterre ! C'est à cause de cette terrible histoire …

- Oui on m'a dit, Mme Carogne est dans une humeur massacrante. Bonjour Maman, c'est moi Christine ! Regarde-moi, Maman, arrête de crier … Elle est bien agitée, on lui a changé ses médicaments ? On m'a dit qu'on allait baisser les doses, il paraît que ça l'assomme trop. Vous avez une idée, vous, pour cette pauvre petite ?

- Aucune ... Vous savez je veux pas vous choquer, j'aime bien votre maman, et aussi la plupart des autres. Malgré quelques numéros insupportables au Printemps, vous voyez qui je veux dire. Quoiqu'en fait il y en a je pense pas que ce soit une question d'âge. Enfin bref, ce que je veux dire, ce qu'on peut pas s'empêcher de penser depuis ce matin …

- Bien sûr … Je pense la même chose que vous, Agathe, la mort n'avait que l'embarras du choix ici. Seulement voilà, comme dit la chanson, le sort tomba sur le plus jeune … La mort a l'humour noir, que voulez-vous !

- De l'humour ! Vous avez de ces mots, madame Sauveterre !

- Oui je sais, plus on vieillit, moins ça fait rire. Ma mère, quand elle était jeune, c'était son genre, l'humour noir. Hein Maman, t'étais pas la dernière à plaisanter de tout ça ! »

Pour toute réponse, la vieille femme reprit son hululement nasillard, les yeux vaguement dirigés vers le paon blanc qui faisait la roue à l'endroit même d'où l'on avait enlevé le corps de la jeune Chantal, devant les hautes tiges des roses trémières.

                                                                                                                            ***

26 septembre. On a fêté l'anniversaire de Mémé. Il y avait une nouvelle aide-quelque chose ou je sais pas quoi. Chantal.

                                                                                                                                                           ***

« Nous étions toutes les trois, les Trois Grâces comme ils nous appellent ... »

J'aurais dit les Trois Parques, ne put s'empêcher de penser le policier.

« Donc toutes les trois vous avez vu ce jeune homme ?

- Oui. On s'est fait la même réflexion qu'il se fait drôlement beau, le Maxime. Ça commence à faire un moment qu'on le voit, il vient avec sa mère. La fille. Elle est là presque tous les jours. C'est pour ça que Mme Moricier, tout le monde est aux petits soins pour elle.

- Oui parce que sinon, vous savez, ceux de l'Hiver, il y en a on les surveille pas comme le lait sur le feu. Yvette, c'est bien toi qui as entendu crier le vieux euh … Machin hier ? Tombé du lit, vous vous rendez compte ? La nuit c'est Joseph qui garde l'Hiver, il est gentil, mais des fois il en prend à l'aise. On peut pas lui jeter la pierre, c'est vrai c'est un légume, Machin (ah zut j'arrive pas à retrouver le nom)

- Comme on sera bientôt, ma belle, qu'est-ce que tu crois ?

- Moi je vais te dire, Solange, j'espère que je passerai avant, parce que sanglée sur le lit avec des escarres partout …

- Donc Maxime Sauveterre est passé dans le patio à 9h, 9h30 ?

- Pas après 9h30 sûr, Monsieur l'Amiral, c'est l'heure de la séance de coiffure, le lundi. D'ailleurs on lui a dit, on va se faire belles pour draguer les beaux blonds comme toi, mais ça l'a pas fait rire.

- Oui c'est vrai c'est dommage un si joli garçon et toujours l'air triste, qu'on se disait avec Yvette, beau comme un ange, mais l'air de porter le malheur du monde sur ses épaules. Le fils à Mme Moricier …

- Non, son petit-fils.

- Tu crois ? Mais la dame qu'on voit avec lui d'habitude, c'est pas la fille ?

- Oui justement ! Faites pas attention, Monsieur le Ministre, elle commence à faire un peu de l'eau, Solange ... »

Quand Arlette était venue les chercher pour la séance de beauté, elle s'était étonnée de voir Maxime seul, et à une heure inhabituelle. En général, quand il venait, c'était avec sa mère, le week-end. Rarement un jour de semaine, et jamais le matin.

« Vous avez un rendez-vous ? » lui avait-elle demandé histoire de le faire sourire.

Il n'avait pas souri.

À suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21/06/2016

Le cri des paons (5/8)

 

Il avait interrogé au Printemps, là où quelques-uns se déplaçaient encore à leur guise, en dehors du temps de collectivisation forcée des repas et des activités.

« Vers 9h30 je suis allée faire un tour du côté de la volière, j'ai vu des gens au bord du bassin, mais sans mes lunettes ... Alors le fauteuil c'était M. Bouilloux ? Les jeunes, j'ai cru que la femme en robe blanche était Bernadette, l'infirmière de l'Été. Une belle blonde, remarquez ces peaux de blonde, c'est fou ce que ça fane vite ...

Maintenant que vous me dites que c'était M. Bouilloux, ça ne colle pas, lui il est à l'Hiver. Le jeune à côté j'ai pensé que c'était Francis le cuisinier, un beau garçon. Boucles rousses, des yeux de velours, un sourire plus appétissant que ses plats. Oui, qu'est-ce que vous croyez, c'est pas parce qu'on est une vieille femme qu'on ne s'intéresse plus à ces choses-là.

J'ai remarqué qu'il y a anguille sous roche entre Bernadette et Francis. Ils ont leur petit manège, des rendez-vous au bord du bassin.

Alors c'était la petite Chantal, avec Francis ? Les hommes, ça saute sur ce qui est nouveau. Mais elle, quelle petite garce quand même, Bernadette c'est une femme si méritante, ah les hommes … Je ne dis pas ça pour vous Monsieur le … Juge ?»

Francis n'avait pas quitté sa cuisine depuis son arrivée à 9h. Gérard était passé chercher des graines pour nourrir les paons vers 9h10, puis Arlette était venue réchauffer le cacao de M. Paul à 9h20.

« Ensuite avec Mme la Directrice on a mis au point le menu du 14 juillet. C'est portes ouvertes pour les familles. On discutait du dessert, crème, pas crème, avec ces chaleurs, quand Nathalie est venue dire que Chantal était pas arrivée. Pauvre petite ! Qui c'est qui aurait pu lui vouloir du mal ? »

                                                                                                                                                 ***

14 mars. Maman a réussi à me traîner aux 4 S. J'avais plus envie d'y remettre les pieds depuis Noël. « Mémé sera contente de te voir ». Tu parles. Savoir qui je suis pour elle ? J'aime pas quand elle me regarde. Je sais pas où elle est, et du coup moi non plus, je sais pas où je suis. Et puis un nouveau truc : ils la font bouffer par un tuyau dans le ventre. Paraît qu'elle s'étouffe, même avec une gorgée d'eau. Quand le liquide passe, elle fait des mouvements avec sa bouche, comme si elle tétait. « Mourir, c'est naître à l'envers, remonter le temps à contre sens. » J'ai dit à Maman faudrait écrire un poème comme ça. Elle m'a regardé comme si j'étais fou.

Je suis pas plus fou qu'elle qui berce sa maman en lui chantant Brassens ou les Beatles. Ce qu'elle pleure, ma mère, en rentrant de là-bas, c'est sa jeunesse à elle. Elle ferait mieux d'essayer d'être encore jeune un petit peu. Avec moi, par exemple.

                                                                                                                    ***

Assise avec Mme Moricier sur un banc du jardin, Agathe lui caressait doucement la main. La vieille femme était agitée, elle ressentait l'affairement, la perturbation, la rupture du rythme. Elle ne reconnaissait plus personne, mais elle sentait l'étrangeté de présences nouvelles, et le comportement inhabituel de son entourage, chuchotis, gestes suspendus. Des turbulences sur la surface étale de l'espace-temps qui l'environnait.

Derrière elles un paon cria. En écho la vieille émit une plainte stridente et longuement modulée. Agathe en eut le crâne vrillé. Non, elle ne s'habituerait jamais. Pour les nouveaux-nés, il y avait un premier cri qui signalait leur arrivée au monde des humains, leur abouchement à l'atmosphère, à l'espace vital commun. Mais pour les vieux qui n'en finissaient pas de finir, quel interminable travail d'expiration avant la délivrance du dernier râle ...

Une psalmodie, une incantation étrange. Une épaisse soupe phonique, comme un précipité de cris de joie, soupirs de jouissance, grondements de colère, avec aussi les lentes conversations de toute une vie, tout cela catalysé par la chimie de l'angoisse dans ce corps à bout de souffle.

Peut être était-ce aussi la plaidoirie accusatrice montée du tréfonds des cellules contre la loi du vivant :

« Ma cliente, Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs les Jurés, a reçu de bonne foi le souffle, le mouvement et l'être. Elle en a fait un usage conforme aux règlements en vigueur dans la communauté humaine. Nous nous élevons contre la décision arbitraire et immotivée qui prévoit de mettre fin à notre exercice de l'être, et d'introduire une solution de continuité dans la logique respiratoire initiée au matin du 24 septembre 1925, jour de notre naissance. En conséquence, Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs les Jurés, ma cliente plaide non coupable et sollicite l'acquittement de la Cour. »

 

À suivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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