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Le blog d'Ariane Beth - Page 121

  • J'ai vu

    « À travers tant d'écrits sur la politique, je n'ai point encore trouvé ce qui répond à mon système.

    J'ai vu des écrits contre les principes théoriques de la Révolution française, qui respiraient d'ailleurs(1) la plus pure morale.

    J'ai vu des philippiques violentes contre les crimes de la Révolution française ; mais quelque juste soit l'horreur qu'ils doivent inspirer, on n'y voyait que le but de ramener d'anciens préjugés et de perpétuer, par des personnalités(2) inutiles ou des injustices perfides, des haines toujours funestes.

    J'ai vu des écrits qui renfermaient une théorie politique dont l'abstraction me semblait aussi vraie que spirituelle, mais qui gardaient le silence sur tout ce qui se commettait au nom de cette théorie.

    J'ai vu d'autres écrits apologistes du crime même et j'ai plaint ces malheureux hommes qui se flattaient d'échapper à travers une idée générale et de nous faire adopter une doctrine exécrable pour confondre leur conduite dans des sophismes, pour exprimer leurs actions par une langue métaphysique, comme s'ils pouvaient les placer dans l'abstraction et leur ôter ainsi leurs caractères sanglants. »

    (Germaine de Staël. Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder toute République en France) (écrit en 1797-98 mais resté inédit un siècle).

     

    (1)Par ailleurs. Elle veut dire « que ça n'empêchait pas de ».

    (2)Elle entend par ce terme de personnalité un comportement égocentrique : tout évaluer en fonction de ses intérêts propres.

     

    On remarquera que le titre de ce livre est en soi une argumentation qui permet d'éviter un contresens. Ce qu'elle veut dire par terminer la révolution n'est pas l'idée d'en finir avec elle, idée promue à l'époque par les réactionnaires pro-restauration pour ramener d'anciens préjugés (et utilisée depuis à chaque nouvelle tentation réactionnaire).

    Terminer la révolution c'est au contraire l'accomplir, la mener à son achèvement logique (et non temporel et concret, celui-ci étant par définition indéfini, toujours à poursuivre).

    Et surtout, se donner les moyens de fonder la république, en droit et en fait, au plan législatif et institutionnel.

     

    Un texte qui allie intelligence et finesse (alliance caractéristique de Germaine), et qui reste, malgré la différence de contexte, particulièrement éclairant pour nous aujourd'hui dans les turbulences qui atteignent la démocratie.

     

  • De la simplicité sur le chaos du monde

    « La science ne pourra jamais vraiment s'attaquer à l'irrationnel. C'est pourquoi elle n'a aucun avenir en ce monde. »

    (Oscar Wilde Un mari idéal)

     

    « En nous faisant connaître les opinions des gens sans instruction, le journalisme moderne nous permet de garder le contact avec l'ignorance de la communauté. »

    (Oscar Wilde Le critique en tant qu'artiste)

     

    William Audureau est un journaliste moderne. Fort de son travail d'enquête et de son expérience personnelle (il explique être passé lui-même par cette case) il a livré un état des lieux de la galaxie conspirationniste, assorti d'un mode d'emploi du dialogue avec les adeptes de toutes ces théories dans le livre Dans la tête des complotistes (Allary éditions 2021).

    « Cette réalité (du complotisme) fait désormais partie de nos vies : qu'on le veuille ou non, il nous faut apprendre à cohabiter avec elle. Mais il nous manque encore un mode d'emploi. Au niveau collectif, les pouvoirs publics comme les médias n'ont toujours pas trouvé moyen de freiner le développement de ce phénomène.

    Au niveau individuel, nous sommes nombreux à avoir éprouvé la difficulté à maintenir le fil du dialogue avec des personnes tenant des propos conspirationnistes. (…) Pour combattre ce phénomène, il faut commencer par le comprendre. » (Introduction)

    Cependant la lucidité, dans ce livre, n'empêche pas la bienveillance. Pour Audureau, le défaut d'instruction pointé par Wilde, s'il existe, n'est pas déterminant. Ce qui l'est davantage, c'est un défaut de construction personnelle et sociale.

    Un défaut qui incite à se bricoler des opinions réparatrices. À même de réparer les incertitudes cognitives (que la science moderne multiplie par le fait même de la rigueur de son travail) et les incertitudes psycho-affectives dues à un environnement hyper concurrentiel, que ce soit dans la vie concrète ou dans le monde d'internet.

     

    « Quand les gens sont d'accord avec moi, j'ai toujours le sentiment que je dois être dans l'erreur. »

    (Oscar Wilde Le critique en tant qu'artiste)

     

    « Au niveau individuel, (le complotisme) naît de la rencontre entre un tempérament (souvent idéaliste, indépendant ou encore provocateur), un écosystème (qu'il s'agisse de ''bulles de filtre'' exposant à des contenus conspirationnistes sur Internet ou d'un environnement social sensible aux contre-récits), et un moment de vulnérabilité, qu'il soit personnel ou collectif. C'est la conjonction de tous ces facteurs qui peut pousser un individu à recourir à la pensée magique pour donner un sens à son quotidien.

    Le complotisme présente en effet de nombreux avantages. Il met de la simplicité sur le chaos du monde, offre le sentiment de posséder des clés pour comprendre ou, au moins, enquêter. Il permet de se sentir à la fois moins seul et plus fort. Surtout, il offre des outils narratifs capables de repousser indéfiniment la contradiction, voire, si le besoin s'en fait sentir, de révoquer le réel.

    Mais il a vite fait, aussi, de se transformer en une méfiance généralisée, potentiellement invivable, ou en crédulité aveugle, qui peut se révéler extrêmement dangereuse. »

    (William Audureau. Dans la tête des complotistes. Conclusion)

     

     

  • Ses livres aux ailes déployées

    « C'est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement(1) de son être. Nous cherchons d'autres conditions, pour n'entendre l'usage des nôtres, et sortons hors de nous, pour ne savoir quel il y fait.

    Si, avons nous beau monter sur des échasses, car(2) sur des échasses encore faut-il marcher sur nos jambes. Et au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul.

    Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance. Or la vieillesse(3) a un peu besoin d'être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce Dieu(4), protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

    Frui paratis et valido mihi/ Latoe, dones, et, precor, integra/ Cum mente, nec turpem senectam/ Degere, nec cythara carentem

    (De jouir des biens que j'ai acquis, avec une santé robuste, voilà ce que je te demande de m'accorder, fils de Latone, et je t'en prie, que mes facultés restent entières ; fais que ma vieillesse ne soit pas honteuse et n'ait pas défaut de cithare. Citation d'Horace)

     

    (1)Loyalement : selon la loi qui les implique toutes, la loi de la « condition » humaine.

    (2)C'est ironique : super idée de monter sur des échasses, vu que ...

    (3)Mais la vieillesse quant à elle.

    (4)Il s'agit d'Apollon, qu'Horace nomme ici fils de Latone.

     

    Ainsi se terminent les Essais. Tels sont les derniers mots sur lesquels Montaigne nous a laissés, dans sa dernière relecture. Des mots qui ne sont pas les siens.

    Il a commencé son œuvre si personnelle en s'imprégnant des mots des autres, en annotant leurs textes. Il la termine en laissant son poète préféré Horace parler pour lui.

    Avec lui il invoque le dieu Apollon, comme il a invoqué les Muses, vingt ans auparavant, lors de la solennelle entrée dans la librairie (cf Vivre à propos).

    Avec lui il exprime ses dernières volontés : que sa mens reste integra, que reste entière la faculté d'appliquer sa conscience à son être ; que ses derniers jours ne soient pas carentem cythara, ne manquent pas de cithare. La cithare, cet instrument de la poésie lyrique, du chant d'amour. Un instrument qui chante la sagesse gaie et sociale, le bonheur du lien à l'autre humain.

    Au moment où Montaigne le cavalier est sur le départ pour son dernier voyage, se présente à lui Pégase, le cheval des poètes. Son Pégase aux ailes déployées dans les milliers de feuillets des Essais.

    Si bien que s'impose à moi l'évocation de cette phrase de La Recherche (on est après la mort de l'écrivain Bergotte, un des doubles que s'est donné Proust dans son œuvre) :

    « On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes déployées, et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection. » (Marcel Proust La Prisonnière)