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Le blog d'Ariane Beth - Page 391

  • Inconstance (6)

     

    Lequel Sylvestre gisait (pour une fois qu'on a l'occasion d'employer ce verbe, on ne va tout de même pas bouder son plaisir, aussi grave que soit l'heure) dans un coin que les flammes n'avaient pas encore atteint : il faut dire qu'elles étaient occupées à consumer l'écorché mis naguère au chômage par les séduisantes prestations du vacataire de travaux pratiques.

    En l'état actuel de l'enquête, et sans qu'ait été encore décryptée la boîte noire, impossible de dire en quoi il était exactement, mais il ne résista pas longtemps à l'ardeur des flammes.

    Mlle Fortmolle, n'écoutant que son courage, et ce n'était pas chose si aisée avec le vacarme de l'incendie, chargea Sylvestre sur son dos d'un coup de rein.

    Le terme de forte femme, on peut le constater, n'a pas été employé à la légère. Puis elle entreprit de traverser les couloirs atlantesques du quatrième étage.

    Comme elle aimait vraiment le cinéma, elle eut la pensée que ça ressemblait décidément à Autant en emporte le vent, sauf que les rôles se trouvaient inversés, elle en euh … Rhett Butler, et euh … Sylvestre en Scarlett. Ce qui finalement ne lui allait pas si mal, surtout pour les euh … yeux.

    A cet instant, la pensée du regard azuréen la troubla tellement, qu'elle sentit tout tourner autour d'elle, et s'évanouit. Ce que Rhett Butler n'aurait pas fait, il faut le concéder, mais le monde est un tissu d'imperfections.

     

    Il est inutile de saluer ici le courage et l'efficacité des pompiers de la ville. Qu'il suffise de se placer auprès du lit de la chambre 322 de l'hôpital, deuxième étage, service des grands brûlés. On pouvait y voir gésir (allons, quand c'est de bonne qualité, ça ne peut pas faire de mal) une Mlle Fortmolle fiévreuse, dolente et enveloppée de gaze stérile de la tête aux pieds. Mais vivante !

    Trois chambres plus loin, Sylvestre, lui, était déjà quasiment tiré d'affaire, car en s'évanouissant Mlle Fortmolle avait eu le réflexe de recouvrir de son corps celui de son cher écorché.

    Quand on lui eut raconté avec quel héroïsme Mlle Fortmolle lui avait sauvé la vie, son amour redoubla et il brûlait d'impatience d'aller se jeter au pied de son lit pour demander sa main.

     

    À suivre.

     

     

  • Inconstance (5)

     

    En pleine récréation de dix heures, Sylvestre, assis dans la salle de SVT, perçut tout à coup une inquiétante odeur de roussi.

    Il se mit aussitôt à inspecter la pièce et s'aperçut qu'une fumée déjà épaisse passait sous la porte du débarras attenant. Là même où était remisé le vieil écorché empoussiéré qu'il remplaçait si avantageusement.

    Sylvestre fit ce qu'il ne fallait pas faire : il ouvrit la porte. Preuve s'il en fallait que l'amour trouble l'entendement.

    Sous l'effet de l'appel d'air, une vague brûlante submergea la salle. En bas dans la cour, on entendit les vitres se briser et l'on vit jaillir des fenêtres du quatrième de la fumée et des flammes.

    Les pompiers furent immédiatement alertés, tandis que l'on se félicitait que le sinistre se fût déclaré à l'heure de la récréation, c'est à dire au moment où le bâtiment était vide.

    Seul le gestionnaire se désespérait en envisageant l'ampleur des dégâts matériels. A ce mot de matériel, Mlle Fortmolle jeta un regard affolé autour d'elle, et, constatant que Sylvestre n'était pas là, comprit en un instant l'horreur de la situation, preuve s'il en fallait que l'amour aiguise l'intuition.

    Avant que l'on ait eu le temps de l'arrêter, elle se précipita à l'intérieur et gravit les marches avec la vitesse du désespoir.

    (La vitesse du désespoir est la résultante de l'énergie du désespoir quand il s'agit d'aller vite. Assez faible dans les conditions normales de température et de pression, elle croît linéairement avec leur augmentation).

    Le quatrième étage, lorsqu'elle y parvint, offrait (si l'on peut dire, car on n'avait pas le choix) une vision d'apocalypse. Fumée luciférienne, effondrement de rideaux enflammés ... Le feu prenait même au parquet, car il y avait un parquet, horrible détail, au quatrième étage du lycée.

    Quelque chose comme l'incendie d'Atlanta dans Autant en emporte le vent, se dit Mlle Fortmolle, preuve que le danger ne lui ôtait pas sa culture cinématographique. Car Mlle Fortmolle, sous ses dehors charmants, était bel et bien une forte femme.

    C'est pourquoi, plaquant solidement un foulard sur son nez, elle progressa à travers la fournaise à la recherche de Sylvestre.

    À suivre.

     

  • Inconstance (4)

    Mais Sylvestre ne voulait pas non plus se dévoiler. Il se méfiait de la curiosité malsaine qu'il pouvait susciter en ces matières. Il préféra donc s'accorder le temps de l'observation, histoire de s'assurer qu'il n'avait pas à faire à une perverse (comme il peut s'en rencontrer même chez les esprits les plus scientifiques).

    Il continua donc de remplir son office aux heures voulues par l'emploi du temps, avec toute le détachement dont il était capable. Mais ne pouvait empêcher son cœur de battre un peu plus vite.

    Ce que les élèves les plus perspicaces ne manquèrent pas de remarquer, mais se gardèrent de noter dans leur compte-rendu de T.P.

    Mlle Fortmolle quant à elle ne se félicita jamais autant qu'en ces jours-là d'avoir une peau, et même une blouse blanche par-dessus pour cacher l'affolement de son propre cœur. Elle n'échangeait avec son assistant que des paroles strictement utilitaires et ne soutenait jamais plus d'une seconde le regard bleu Colorado.

    Tant de retenue et d'émouvante pudeur eurent tôt fait de convaincre Sylvestre que si le cœur de Mlle Fortmolle battait si fort sous sa blouse blanche (ce qu'il n'avait pas manqué non plus de remarquer), c'était bel et bien sous l'effet d'un sentiment pur, au-dessus de tout soupçon de perversité.

    Il décida donc de déclarer sa flamme.

     

    Il choisit pour cela un jeudi, jour où Mlle Fortmolle gagnait la salle de SVT quelques minutes avant la fin de la récréation de dix heures. Comme les élèves limaçaient en général dix bonnes minutes dans les couloirs, il disposerait au bas mot d'un quart d'heure pour faire sa déclaration.

    Et il se doutait qu'il n'aurait pas à s'expliquer si longtemps et que la cause serait vite entendue.

     

    Mais c'était compter sans le destin, ou le hasard, on peut appeler ça comme on veut : cette chose-là, en tous cas, sans laquelle il serait masochiste et sans doute suicidaire de se lancer dans l'entreprise d'écrire des histoires.

    À suivre.