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Le blog d'Ariane Beth - Page 388

  • La journée des talents (3/8)

     

    Au moment de partir pour la salle polyvalente, Hélène avait constaté en 4°C l’absence d’Augustin Duras. Martin, le CPE, était arrivé immédiatement : « Il était là à huit heures. Allez, je vais appeler les parents, une fois de plus ! Faut toujours qu’il foute la merde, ce con-là ! »

    Piolet n’avait pas pour habitude de mâcher ses mots. Son crâne rasé de légionnaire et ses gros bras de culturiste lui avaient valu auprès des élèves le surnom de Mr. Propre. Il était exact que l’élève envoyé dans son bureau pour un quelconque problème en ressortait correctement lessivé.

    Augustin Duras était un habitué de ces explications de texte serrées. Tenant du titre en jours d’exclusion, recordman en heures de colle. Compte-tenu des avertissements et autres signalements à son actif, il était bien placé cette année encore pour remporter le grand chelem des sanctions en tous genres.

    Hélène naviguait à vue avec lui, incarnant successivement toutes les Figures du Pédagogue : Sévère mais Juste, Psychologue et Sécurisante, Dynamique donc Remotivante.

    À certains moments d’hiver, de grippe en couvaison et d'insomnies récurrentes, il n’était plus resté dans son arsenal que C’est Comme Ça C’est Moi Qui Décide. Attitude de très loin la plus efficace.

    À l’issue d’un bon savon pour un nième devoir non rendu (Tu iras le faire en colle, je veux une présentation parfaite et pas une faute d’orthographe, c’est clair ?) Augustin s’était pointé à la fin du cours « Madame, je voudrais jouer une scène avec François à la journée des talents. »

    Mixte de Sévère mais Juste et de Dynamique donc Remotivante « Eh bien écoute ça dépend de toi. Si tu sais le rôle, disons pour jeudi, je veux bien qu’on essaie. »

    A vrai dire c'était surtout Je Risque Pas Grand Chose Avant Qu’Il Bosse Assez Pour Savoir Son Texte D’ici Jeudi. Le jeudi Augustin savait le rôle.

                                                                                                           ***

    « Pour une fois rien, il a rien fait. Il est mort. Vous prévenez discrètement Mme Kerdon et M. Bernard pendant qu’on rassemble les gamins. »

    Pour le trajet de retour vers le collège, ce ne sont plus les profs ou les surveillants qui guident les élèves. Il y a une présence, étrangère mais intime, drapée dans ses voiles noirs. Elle a pris la tête du groupe et désormais le mènera à sa guise.

    Si ignorants qu’ils soient de la tragédie grecque ou des alexandrins de Racine, les élèves, à l’annonce de « l’accident », ont compris. Et, derrière le troupeau que guide la chose aux voiles noirs, Justin de Cournonterral avance, son sourire d’ange aux lèvres.

    Hélène voit des larmes dans les yeux de François, le meilleur copain d’Augustin. La plupart des élèves se taisent, sous l’accablante impassibilité du soleil. Ils sont quelques-uns, cependant, à ne pas cesser leur moulinage verbal, avec sur le visage soudain un air de veule gourmandise.

    Celle qui fait saliver les médiocres au passage du destin, du malheur, de la mort. Au passage à distance suffisante, bien sûr. Ainsi ils s’en délecteront sans risque, en voyeurs se dispensant d’exister.

    Depuis quelque temps, Hélène a perdu toute vergogne à s’avouer qu’une bonne pensée de bon mépris la revigore, comme un antidote. Depuis quelque temps elle se dit souvent qu’il y a trop de meurtres en retard dans sa vie. Faudrait un jour se mettre à jour.

    Elle a un regard pour Justin qui marche à côté d’elle. C’était pas si mal dit tout à l’heure Un jour pour cérémonie aztèque ...

                                                                                                                                                     ***

    Tragique récré au collège.

    Le collège du charmant village de Dormez, dont nous déplorions récemment dans nos colonnes les trop rares retombées médiatiques malgré l’activité de son Comité des Fêtes, se voit aujourd’hui à l’avant-scène de l'actualité régionale, théâtre d’un drame inqualifiable. Le commandant Gaëtan Bondil, venu de Digne, bien connu dans le département, a révélé à notre rédaction qu'il n'excluait pour l'instant aucune hypothèse. Néanmoins la probabilité d’un accident est peu probable. Certains indices ne devant pas être dévoilés pour les besoins de l’enquête confirmeraient la piste du suicide, voire du meurtre. Selon une source autorisée la nature pédophile du forfait serait établie en ce qui concerne Monsieur P., professeur au collège. « Mais l’éthique et le respect de la présomption d’innocence veulent que je m’abstienne d’en dire plus », a-t-il ajouté. « Laissons la police faire son travail. »

     

    À suivre.

     

     

  • La journée des talents (2/8)

     

    Hélène avait été surprise qu’il propose de leur prêter main-forte pour l’accompagnement des élèves à la répétition.

    Depuis son arrivée en septembre dernier, il ne parlait à ses collègues que pour des points précis du travail, conseil de classe, problème de matériel ou d’emploi du temps. Il n’enlevait guère ses lunettes noires, même à l’intérieur des bâtiments, son visage restait fermé.

    Difficile de ne pas éprouver de malaise en sa présence.

    Le mardi matin, en 2°heure, ils avaient la même pause dans leur emploi du temps. Ayant posé ses lunettes, il la fixait longtemps de ses yeux à l’iris si clair que le trou noir des pupilles y devenait vertigineux. « Un vrai regard de loup » se disait-elle.

    Elle ne baissait pas les yeux. Peut être au fond préférait-elle les loups aux agneaux. Et passons sous silence tous les bœufs genre leur collègue Petitgarçon.

    Le jour où pour la première fois il lui sourit, elle se demanda si, au collège ou ailleurs, elle était la seule à avoir vu que Justin de Cournonterral aux yeux de loup avait un étrange et beau sourire, un sourire d’ange.

    Les bruits les plus divers couraient.

    Il aurait atterri dans ce village de Haute-Provence suite à une déception amoureuse qui l’avait amené au bord du suicide. Version de Simone Fabrègues, qui occupait le CDI (si exposé aux engeances envahissantes des profs et des élèves) et ses heures d’attente de la retraite à lire des romans racontant l’amour qu’elle avait si rarement fait.

    Il aurait tenu au Marais une galerie revendue lorsque son compagnon avait été emporté par le sida. C’était ce qu’affirmait Raphaël Drouault, le prof d’Arts Plastiques, devant son auditoire habituel de jeunes et jolies collègues.

    Toute sa famille serait morte dans un accident de voiture dont il aurait miraculeusement réchappé, rapportait Anaïs Poitrail, qui en tant qu’infirmière suspectait qu’il fût sous l’emprise de la drogue ce jour fatal. Il aurait passé six mois en cure de désintoxication. Mais il fallait savoir que ça réussissait rarement, tôt ou tard, on rechutait. Les statistiques étaient sans appel.

    Quant à Alain Petitgarçon, prof de physique, il ne voulait pas trop en dire. En tant que scientifique il se devait de rester pragmatique avant tout. Et puis c’était une question d’éthique que de respecter tout le monde et de redonner à chacun sa chance. Mais enfin, fallait-il laisser ses collègues ignorer que dans l’ancien établissement de Cournonterral, il y avait eu une histoire de pédophilie jamais élucidée ? Les parents n’avaient pas porté plainte. Oui mais enfin ... Bref il était content que son fils Gaston ne soit pas dans la classe de ce monsieur.

                                                    ***

    Un jour pour cérémonie aztèque … À peine Justin avait-il prononcé ces mots, que Martin Piolet déboulait, rouge et suant, escorté de deux surveillants.

    « Faut ramener les élèves au collège immédiatement. Y a un gros pépin.

    - Un pépin ? Quel genre ?

    - Gros. La police est là. Duras …

    - Augustin, ah il est retrouvé, alors ? Qu’est-ce qu’il a fait ? »

    À suivre.

     

     

  • La journée des talents (1/8)

     

    La répétition, à la salle polyvalente du village, battait son plein. Pour la « Journée des Talents » du collège, Hélène avait convaincu deux de ses classes de monter sur scène : les 6°A dans son adaptation de La Cigale et la Fourmi, et les 4°C pour des extraits de L’Avare.

    « Par groupes de trois j’ai dit, les Cigales, c’est n’importe quoi là ! Beaucoup trop brouillon ! Célia !! Encore un fou-rire et tu vas dans le public, c’est clair ? Et vous les Fourmis, au-to-ma-ti-que, le geste pour entasser les cartons. Voilààà. Toi Sylvain, continue de rêver et c’est Julien qui fera La Fontaine. Eh oui ! Sinon ils attendent ton signal. Bon, on la refait une dernière fois. Tout le monde en place ! »

    Cette mise en scène de l’immortelle fable ne risquerait pas de révolutionner le théâtre contemporain, mais si communicative était la fraîcheur du petit groupe qu'Hélène en était sûre : le public serait bon public. Il ne restait plus qu’à sécuriser les 4° morts de trac.

    Oh et puis ça irait de toutes façons. « Même si on se rate, Madame, on se sera quand même bien amusé. Et en plus on se ratera pas ! » disait Coralyne.

     

    Ce sont dans l’ensemble de gentils élèves trompant l'ennui des interminables heures de cours aussi discrètement que possible. La meilleure solution : portable sur les genoux, le SMS au copain qui se fait trop chier deux classes plus loin.

    Pauvre Kévin : Math avec Touron ! A choisir vaut encore mieux le point de vue narratif dans le Horlà. OK on comprend pas tout, clair, mais c’est normal avec un vieux écrivain du Moyen-Age. Tandis que Pythagore, même avec Toucarré qu'est plutôt cool, va le choper. Et si t’as pas chopé, en 3° t’es mort.

    Et puis il y a toujours le classique billet plié à la va-vite qui transite de bureau en bureau dès que la prof se retourne pour écrire au tableau.

    Le choix énonciatif du narrateur, le billet passe de Laura à Léa, puis à Névil, à la troisième personne, le point de vue peut être interne, de Névil à Mikaël (regarde pas Mikaël c’est entre filles), ou externe, de Mikaël à Sarah. « Sarah, tu notes ?

    - Oui, Madame.

    - C’est quoi alors, ce papier ?

    - C’est rien. »

    « Allez ! Lisez-le nous, Madame ! » (vae victis est la loi dans ces cas-là).

    Hélène ouvre rarement le billet. Parfois, dans un accès d’auto-dépréciation dont elle est coutumière, elle se dit qu’une prof qui s’intéresserait vraiment à ses élèves ouvrirait toujours le billet, pour déchiffrer l’angoisse existentielle dans :

    « Tu fé koi a 5h ? sure ke c se soir avec Alex !!! »

    « Moi jé kc avec Ben en + je v fair les course avec ma reum. »

     

    Pendant qu’Anne supervisait l'ultime filage de la chorale, Hélène s'accorda une cigarette, sur le terre-plein devant la salle polyvalente. Dès qu’elle avait ouvert la porte, le soleil intense avait mordu ses bras.

    Elle aimait cela, toujours l’arrivée de l’été la rassurait. Une sensation d’élargissement (tiens c’était ce mot aussi pour sortir de prison).

    Elle se confiait à la lumière implacable. Quand elle aurait sa mut pour le lycée (qui sait l’année prochaine), elle monterait Phèdre en plein air, au tranchant du soleil de midi. Elle voyait déjà les costumes : Phèdre en robe blanche, comme une mariée, mais avec un ruban noir.

    Ou bien, non, des gants noirs ...

    Justin de Cournonterral était venu la rejoindre devant la porte.

    « Ce soleil … un jour pour cérémonie aztèque, non ? »

     

    À suivre.