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Le blog d'Ariane Beth - Page 386

  • Le cri des paons (1/8)

     

    « Cette nuit j'avais les cheveux tout blancs. C'était pas un rêve angoissant, mais je sentais que c'était comment dire déplacé. ».

    Agathe secoua la tête pour appuyer sa déclaration. Non, c'était pas encore le moment. Déplacé. Il y a un temps pour tout, et elle avait encore du temps, avant. Avant ça.

    Le matin en arrivant, Agathe prenait le café avec l'équipe de nuit. Elle suçotait le sucre qu'elle avait trempé dans le liquide très noir. Joseph passa la main dans sa crinière

    « Moi l'autre jour j'en ai trouvé un, de cheveu blanc. Ça vient plus vite que tu crois. C'est déjà là, tu sais. 

    - Si c'est pour me déprimer de bon matin, j'aime encore mieux aller bosser. Elle a passé la nuit comment, Mme Moricier ?

    - Plus calme. Mais je te conseille d'aller la voir en premier, quand même.

    - J'y vais. Vous direz à Arlette que je commence par la 4. Alors à ce soir. »

    En traversant le patio qui menait aux chambres de l'aile 4, Agathe s'attarda à regarder les paons qui occupaient la pelouse à côté du bassin.

    Il y en avait un, blanc, au milieu des autres, qui faisait la roue. La roue c'était un tour chacun, on aurait qu'ils se relayaient histoire de ne pas trop se fatiguer.

    Ou bien il y avait parmi la petite colonie une hiérarchie, une étiquette, un code qu'elle ignorait.

    Il ne fallait pas trop s'attarder cependant et traverser avant que l'un d'eux ne lance son cri. Depuis dix ans qu'elle travaillait aux Quatre Saisons, Agathe ne s'était toujours pas habituée à ce son de trompette nasillarde. La laideur, mais pas seulement. Le cri était un appel, un appel mal articulé comme celui du rêveur qui appelle dans le vide de la nuit.

    Ce qu'elle ne supportait pas surtout, ce que personne ici ne supportait, c'était que les vieux attachés à leur fauteuil ou à leur lit, en dernière phase de leur maladie, ils criaient du même cri que les paons, certains pendant des heures, en proie à un cauchemar qui ne finirait qu'avec la vraie nuit, la nuit sans réveil.

     

    Mme Moricier occupait la chambre 47 de l'Hiver. Le nom des bâtiments ressemblait à une mauvaise plaisanterie. Le centre s'appelant les Quatre Saisons du nom du lieu-dit voisin, la directrice avait trouvé opportun de baptiser chacune des parties du bâtiment d'un nom de saison.

    « Mais quand même », lui avait dit Agathe une fois, « bâtiment 1 pour les plus valides : Printemps. Été pour ceux plus atteints du 2, et ainsi de suite la dégringolade jusqu'au bout du 4 … Heureusement qu'à partir de la fin de l'Été, ceux du bout du couloir, ils ne se rendent plus vraiment compte.

    - Je ne vous le fais pas dire. Et puis tout le monde sait bien à quoi s'en tenir sur le parcours. C'est la condition humaine, n'est-ce pas. J'ai choisi l'organisation la plus rationnelle. L'aile 4 pour le terminal, la plus petite, la plus proche de la salle de soins intensifs. C'est logique. »

    Le logement de fonction de la directrice se trouvait, lui, dans un coin retiré du parc, que les employés entre eux appelaient les Champs Elysées.

                                                                                                                     ***                                                                                                                 

    11 juillet. Passé chez Mémé fêter mon bac. Depuis un moment j'y étais plus allé. Carrément glauque : elle a lâché côté ménage et tout ça. Et puis elle était fringuée fallait voir comment. Maman a dit en repartant : l'aide ménagère ça suffit plus, il faut trouver une autre solution maintenant. En tous cas Mémé était contente de me voir, sauf qu'elle m'a appelé tout le temps Joël. Il avait mon âge à peu près quand il est mort, l'oncle Joël. C'est tout ce que je sais vu que personne en parle jamais. Sur les photos je lui ressemble pas, je trouve. Si : la voix, a dit Maman. Et les cheveux blonds.

    À suivre.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • La journée des talents (8/8)

     

    « On vous a vus, Kévin et moi, écrire la lettre : c’est vous les balances …

    - Foutez-nous la paix ! C’était dégueulasse. On pouvait pas laisser …

    - Ouais et le résultat c’est que Rémy aussi il est mort maintenant, le pauvre, égorgé grave, il paraît que ça pissait le sang partout …

    - Trop fort ! Comme les vidéos sur internet ?

    - C’est sûr c’est moche, mais pour Augustin aussi c’était ...

    - Ils ont eu raison pour leur lettre : c’était un crime, les mecs, un crime !

    - Oh toi, Coralyne l’intello ... »

    Claire, elle, est restée seule, sous un platane de la cour, à l’écart de tout ça. Depuis avant-hier Claire a un grand trou dans le cœur. Elle revoit le regard d’Augustin, elle essaie de retrouver sur ses paumes la chaleur de sa main, elle cherche le silence pour entendre sa voix un peu rauque lui redire Ma chérie à moi 

    Claire n’a dit à personne qu’Augustin c'était son amoureux, et elle ne le dira pas. Ça restera leur secret, leur lien à travers cette chose qui s’est mise entre eux. Cette chose aux voiles noirs.

                                                                                                                                           ***

    « Depuis le début, tous, je les avais vus ».

    Hélène sursaute. La voix, brève, basse, est venue d’un coin du bureau, dans l’ombre. Elle se retourne.

    « Vous n’aviez pas vu M. de Cournonterral, Madame, je suis désolé. En fait, il allait faire sa déposition quand vous êtes entrée.

    - Sa déposition ? Tu sais quelque chose, Justin ? »

    D’un geste léger de la main, il se contente de désigner, sur le bureau de Gaëtan Bondil, un objet qu’elle n’avait pas vu. C’est un couteau, dont la lame triangulaire est pointée exactement vers elle.

    « Poignard aztèque du milieu du XV° siècle. On voit le même représenté dans la tombe du roi Moctezuma.

    - Justin ! ... Tu n'as pas fait ... ça ? » Son regard de loup. Son sourire d'ange.


    "Il fallait bien que quelqu'un le fasse."

                                                                                                                          ***

    Dramatique coup de théâtre et fin d'une malédiction.

    Avec la succession des meurtres qui ont endeuillé le riant village de Dormez en moins de 48 heures, terrible accélération de l’actualité sous les coups de boutoir d’une folie exterminatrice ! Mais l’heure n’est pas à la philosophie, l’information doit reprendre ses droits. Le coupable de l’horrible assassinat du jeune Rémy S. s'avère être un enseignant du collège, déjà soupçonné en d’autres lieux pour une grave affaire de pédophilie. Ce dont l’enquête nous le souhaitons ne manquera pas s'étonner, c'est qu'il ait pu continuer sans coup férir son métier d’ensaignant.

    « Je me garde naturellement de l’accabler, je respecte la présomption d’innocence, mais c’est un devoir d’empêcher de nuire des personnes qui, il faut bien le dire, ont un comportement plus bestial qu’humain.» Monsieur P. nous a précisé dans la suite de l’entretien qu’un groupe de personnels du collège s’était par ailleurs porté partie civile dans l’accusation.

    L'infirmière confirme que sans vouloir hurler avec les loups, elle a elle-même plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme. Madame F., responsable du CDI du collège, nous a fait part de son intuition. « J. de C., j’ai vu tout de suite que ce n’était pas un bon vivant. Il y a des signes qui ne trompent pas. »

     

    Hélène repose le journal. Il sort, c’est lui, voilà. Sa haute silhouette encadrée de deux policiers. Il a remis ses lunettes noires. Elle est restée dans un coin sombre de la cour. Eux, ils sont là, au milieu, au soleil. Il leur adresse un sourire. « Vous avez vu, il nous nargue, le salaud ! » s’écrie Alain Petitgarçon en mordillant furieusement sa moustache.

    Justin de Cournonterral leur fait face un instant. Puis il détourne la tête et on l'emmène, sans que le sourire ait quitté ses lèvres.

    Son sourire étrange et beau, son sourire d'ange.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • La journée des talents (7/8)

     

    « Harpagon ???

    - Ouais, la pièce, vous connaissez pas ?

    - L’Avare ? Quel rapport ?

    - Ben l’Avare, Harpagon quoi, c’est le rôle principal et c'est Augustin qui l'a eu. Vous savez un peu les notes qu’y tapait en français, Augustin ? Bram ... dame Bracieux elle note vache. Lui, toujours au-dessous de la moyenne. Et elle lui a quand même filé le rôle principal dans la scène 3 Acte IV, vous captez un peu ?

    - Euh, je ...C’est à dire je n’ai pas vraiment la scène en tête ... Mais continue.

    - Avec François Maugard l’intello de la classe, pour faire Cléante, le fils. Avec moi il a pas voulu, François. C’est son chouchou, à Bramer euh  ... Mme Bracieux. Ses chouchous c’est en haut ou en bas, quoi, mais au milieu, là, jamais. C’est pas juste. Moi elle m’a jamais remarqué. Juste ce qu’elle fait, elle me file un devoir supplémentaire soi-disant que j’ai bâclé l'exo. Je sais lui faire, son exo de débiles. Moi aussi je pourrais si je voudrais en avoir des 18. C’est pas juste ... C’est comme quand moi je fais une vanne, ça la fait jamais rire, elle me dit que je suis enfantile.

    - Tu ne jouais pas, toi, dans la pièce ?

    - J’avais pas bien fini d’apprendre mon rôle. Bracieux, si c’est pas parfait …

    - Et Augustin, c’était parfait ?

    - Lundi, après la répétition, elle lui a dit un truc genre parfait cette dureté dans le regard d’Harpagon. Elle avait oublié ou quoi ? Les colles, les bagarres, et ses sales notes de merde, à Augustin ... »

                                                                                                                         ***

    Elle vient d’apprendre par le principal : « C'est un fait que Rémy Sauvagnet, oui, saigné à blanc comme par une ... bête sauvage, par je veux dire … une chose c’est un fait que ... une chose monstrueuse … »

    Il lui faut parler au Commandant Bondil. C’est elle la seule coupable. Depuis le début.

    « Leur faire jouer une pièce aussi … une bombe à retardement, un concentré de brutalité, d’instinct primaire. Catharsis, des mots ! La preuve.

    Comment a-t-elle été aussi aveugle, ne pas voir venir l'incroyable rage du petit Rémy. Comment se douter, un élève aussi … aussi peu ... son ricanement niais, son mâchonnement perpétuel de bonbons. Ni l’humilité du travail ni l’audace du défi, juste gonfler la bulle de son chewing-gum et de son personnage.

    Oui elle avoue : elle a horreur de l'insignifiance. Oui, elle est dure, tranchante voilà, comme le couteau qui ... Voilà la vérité. Et d’abord, si elle n’était pas dangereuse, sa fille, sa petite fille … »

    Hélène a fondu en larmes, elle n'arrive plus à s'arrêter.

    « Calmez-vous, Madame Bracieux. Rien de tout cela n’est en cause, je vous assure. Le meurtrier de Rémy est celui qui a pris le couteau, et lui seul.

    - Oui, mais il n’aurait pas tué Rémy si Rémy, lui, n’avait pas tué, n’avait pas jalousé Augustin à ... oui, à mort, donc si Augustin n’avait pas joué. Ah si seulement il ne s’était pas donné la peine d’apprendre ce foutu rôle ... C’est comme si c’était moi qui ... J’ai désigné sa victime à Rémy, et du coup l’autre, le meurtrier, à son tour il a vu Rémy … »

     

    « Depuis le début, tous, je les avais vus ».

     

    À suivre.