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Le blog d'Ariane Beth - Page 385

  • Le cri des paons (4/8)

     

    Il réfléchissait. La peau de vache de directrice n'avait pas la plus petite ombre de soupçon de mobile. Elle était du genre à traiter de haut et sans ménagement sa valetaille d'employés, du genre qui sait exploiter les ressources humaines. Le contrat de travail de cette Chantal, par exemple : hallucinant … c'est plutôt elle qui avait des raisons de tuer sa patronne, si on réfléchit.

    Mais elle n'avait évidemment aucun intérêt à un fait divers sordide qui éclabousserait la réputation des Quatre Saisons, havre de Paix et de Sérénité pour nos Anciens, comme disait le prospectus de présentation.

    Les pensionnaires, de leur côté, étaient innocentés d'office. Sans parler de ceux qui n'arrivaient même plus à tenir leur tête, laquelle pendait d'un côté ou de l'autre du fauteuil, de ceux qui ne sortaient plus de leur chambre, avec pour seule compagnie le goutte à goutte d'une perfusion, même ceux qu'on considérait ici comme les valides n'auraient pas eu les moyens d'un tel geste.

    La petite Chantal n'était pas une force de la nature, d'accord, mais elle avait vingt-quatre ans, des muscles neufs et un complexe neurologique en bon état de marche : elle aurait pu réagir en cas d'agression de ces bras mous et incoordonnés.

    Non, ils n'avaient pas tué, les vieux, mais on pouvait se douter que le désir n'en n'avait pas manqué à certains, ou certaines. Ce n'est pas toujours que la vieillesse rend bon et sage.

    Au contraire, on voyait souvent les vieux, dans leur avare agrippement à ce qu'il leur restait de vie, prendre un malin plaisir à gâcher celle des autres, des plus jeunes, qui pouvaient encore aller nager dans la mer toute proche, s'allonger au soleil de juillet sur le sable fin de la plage, mâcher à pleines dents des choses pas diététiques, fumer, courir, se coucher tard et faire l'amour.

    Vieillir était injuste, indécent, absurde. Cela appelait bien quelque vengeance.

                                                                                                                                                             ***

    25 décembre. C'est Noël et j'ai un vieux cafard. Voir Mémé au milieu de tous ces gagas. Et ces bonnes femmes aides ceci ou cela, qui lui parlent comme à une débile. Elles parlent comme ça à leurs vieux à elles ? Le pire, oui, peut être. Je suis resté presque tout le temps dans le parc à me les geler et à regarder les paons. Ça valait mieux.

    A un moment un infirmier est sorti fumer une clope. On a parlé. Lui il reprend ses études, il veut être toubib, il en a trop marre de se faire traiter comme de la merde par la directrice ici. Il m'a dit des trucs sur leurs maladies de vieux, pourquoi ils oublient tout, même de respirer parfois. C'est dans les neurones que ça déconne à un moment. Et puis les cellules qui débloquent, les codages d'ADN qui foirent, enfin tout ça.

    Finalement on n'en sait pas grand chose, mais on saura, vu qu'il y a de plus en plus de vieux à étudier. « Joyeux Noël », il m'a dit en partant. Le mot pour rire le keum.

    Joyeux Noël ma Mémé. Tu sais, moi, je me souviens. Peut être qu'un jour j'oublierai de respirer, mais le sapin de Noël que tu préparais et les paquets avec le nom de chacun, ça j'oublierai pas.

     À suivre.

     

     

  • Le cri des paons (3/8)

     

    « C'est maintenant que vous me prévenez, Nathalie ?

    - Un petit retard, avec la circulation à la sortie de la ville …

    - Ce n'est pas un petit retard ! Je la paie pour trois heures, moi ! Si elle s'amuse à rabioter comme ça chaque fois …

    - C'est la première fois qu'elle est en retard, Madame …

    - Justement ! Ferait beau voir qu'elle en prenne l'habitude. Gérard ? Gérard, allez donc voir sur le parking s'il y a la voiture de Melle Francord, le petit truc jaune, vous savez ... »

    La voiture était sur le parking depuis un bon moment déjà, d'après le jardinier qui arrosait la pelouse. Aux dires de Juliette la concierge, Chantal Francord avait franchi la grille vers neuf heures moins le quart.

    «  Mais où elle a pu passer alors ? Gérard faites un peu le tour, c'est pourtant pas jour d'animations personnalisées. Allez quand même voir au Printemps. »

    Chantal n'était ni au Printemps ni dans une autre saison. Tout le personnel fut réquisitionné pour la chercher. La directrice s'y mit aussi, en maugréant. Décidément si elle ne faisait pas tout, avec cette bande de bras cassés. Quant à la petite garce, elle perdait rien pour attendre.

     

    Ce fut un cri du côté du bassin qui les alerta. Un cri rauque et ininterrompu : qui avait laissé M. Bouilloux tout seul ? (Heureusement il était sanglé dans son fauteuil). En hochant la tête, il laissait sortir sa plainte machinale, le regard accroché à la forme blanche affaissée au bord du bassin. Il ne hurlait pas d'effroi devant le cadavre. C'était plutôt comme si le corps de la jeune fille était venu matérialiser la terrifiante mélodie qui hantait le chaos de sa mémoire engloutie.

                                                                                                                                                                     ***

    2 novembre. Vu Mémé aux 4 S. M'a appelé Jeune Homme tout le temps. Elle a pleuré quand on s'est dit au revoir. Maman a pleuré aussi dans la voiture tout le long. Impossible de parler d'autre chose, de moi par exemple. Elle m'avait promis qu'on ferait une méga teuf demain pour mon anniv. Mais si elle est toujours dans ce trip ma-pauvre-maman-à-moi … Qu'est-ce que j'y peux, moi ?

                                                                                                                                                                    ***

    « Asphyxie. Noyade dans le bassin. On lui a probablement maintenu la tête sous l'eau le temps nécessaire. Elle a dû être surprise. Aucune trace de lutte. Voyez les galets sont pas déplacés, ni les roses trémières brisées. On l'a guettée, et hop ! »

    Le policier occupé aux relevés, il avait l'air plutôt cool : on aurait dit qu'il se foutait de tout. Quant à l'enquêteur : le portrait du croque-mort tel qu'on se l'imagine.

    Agathe en était là de ses pensées quand ledit croque-mort se retourna brusquement vers elle :

    « C'est vous qui avez découvert le corps ?

    - Non, c'est Léon, notre jardinier.

    - Oui c'est moi. Je venais de finir l'arrosage des pensées de l'Automne, juste derrière …

    - L'arrosage de quoi ?

    - La bordure de pensées, voyez là derrière. Ah c'est des fleurs que si on veut qu'elles restent belles faut être aux petits soins, vous savez …

    - Léon, Monsieur se fiche de vos pensées, ce qu'il veut ce sont des précisions sur le corps, des détails que vous auriez remarqué, enfin tout ça ... »

    Le flic toisa la directrice. Il voyait bien le tableau ici, et sa mesquine autorité sur ses employés.

    Le bassin n'était visible d'aucun des bâtiments. Personne n'avait donc pu voir la scène. « Y avait juste M. Bouilloux ici et il n'aurait pas dû être là ! La petite a dû avoir la lubie de l'amener ici, va savoir pourquoi. Il devait aller au club avec les autres.

    - Interrogeons donc ce M. Bouilloux. Faites le venir. »

    Agathe, Nathalie et la directrice échangèrent un regard. Celle-ci se chargea d'expliquer au policier que la maladie était à un stade avancé. Il ne parlait plus, sa vue avait beaucoup baissé. Et puis cloué au fauteuil, il n'avait pu en aucun cas interférer sur … l'action.

    « C'est un témoin inutilisable, raison pour laquelle sans doute le meurtrier ne s'est pas donné la peine de l'éliminer. Heureusement, d'ailleurs : sa famille l'aurait mal pris. Vous savez, il sont apparentés au député Bouilloux-Cardan, qui est parmi nos plus généreux membres bienfaiteurs ».

    À suivre

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Le cri des paons (2/8)

     

    « Bonjour Mme Moricier ! On a passé une bonne nuit ? Joseph m'a dit que vous aviez mieux dormi. » Agathe, comme tout le personnel des Quatre Saisons, avait pris l'habitude de s'adresser aux pensionnaires en hurlant sur un ton enjoué.

    De temps en temps, elle s'entendait parler faux. Le haut niveau sonore était nécessité par la surdité plus ou moins profonde des vieux. Mais ce ton de bonimenteur ?

    On cherchait à leur vendre quoi, aux vieux gagas ? Ils n'avaient plus le choix de rien.

    Alors elle reprenait doucement, avec une fraîche gentillesse, comme petite fille elle disait « Mamie, tu veux que j'aille te les chercher, tes lunettes ? » La vieille femme fit un geste vague de la tête.

    Elle savait encore obscurément qu'il fallait envoyer un signe pour que les choses continuent, et que tout signe était valable, ce n'était plus une question de sens.

    Agathe l'aida à gagner la salle de bain. C'était le moment le plus pénible de la journée : enlever la chemise de nuit, découvrir le corps flasque, marbré des stases violettes du sang sous la peau.

    La pompe cardiaque continuait son aveugle noria, mais chaque jour avec moins de vigueur, et, de plus en plus souvent, avec des ratés, des pauses. Le sang avait beau se désépaissir, il se mettait à stagner, comme une rivière au flux sans vigueur qui finissait par se perdre dans un fatras de broussailles et de pierres.

    Agathe ôta la couche souillée, nettoya avec précaution l'entre-jambes chauve et rabougri. Là se concentrait l'horreur de la décrépitude.

    Cette femme avait été belle, ça se voyait encore. Finesse de la peau, moue de la bouche gardant quelque chose de fier, d'insolent presque, dessin pur du profil, un je ne sais quoi d'impérieux dans le regard absent. Ce sexe aujourd'hui humilié par la vieillesse avait dû être tellement désiré, glorifié …

    La vieille souriait d'une béatitude organique, tentant de boire à petites lampées l'eau de la douche, ce qu'il fallait à tout prix empêcher pour éviter une fausse route fatale. Depuis six mois elle n'était plus nourrie qu'avec une sonde gastrique car la maladie avait atteint jusqu'au réflexe de déglutition. Deux fois, déjà, il avait fallu expurger les poumons.

    « On va se faire belle aujourd'hui, Mme Moricier, votre fille va venir, vous irez faire un tour dans le jardin, voir les paons. En attendant je vous amène à la salle du club, d'accord ? »

    Comme on fait aux bébés, Agathe caressa la commissure des lèvres pour obtenir un sourire réflexe en réponse à sa proposition. Mais dans sa nuit mentale, zébrée d'images télescopées surgies de zones aléatoires du passé, que pouvait bien signifier pour la vieille femme une séance au club de loisirs ?

    Agathe était identifiée tantôt comme la mère, tantôt comme la sœur, toutes deux mortes. Parfois comme la fille, celle-ci étant prise pour l'infirmière.

    Enfin ça c'était il y a encore quelques semaines, quand Mme Moricier produisait encore des mots un peu articulés, qu'on pouvait interpréter comme Maman, Claudine ou Christine

    Ayant calé un oreiller contre le dossier du fauteuil roulant, Agathe dirigea son paquet de chair humaine vers la salle du club, où d'autres vieux attendaient sagement sous la garde d'une autre aide-soignante.

    «  Ah Nathalie ! Pardon, on est un peu à la bourre !

    - De toute façon tu vois Chantal est pas encore là. Étonnant, d'ailleurs, c'est pas son genre d'être en retard. Puisque t'es là, je te les laisse et je vais aux nouvelles, OK ? »

                                                                                                                               ***

    24 septembre. Mémé est entrée ce matin dans la maison pour vieux, les 4 saisons ça s'appelle. On ira dimanche. Maman faisait une sale tête en revenant.  J'avais pas le choix, elle a dit. C'est clair. Mais quand même si on avait pu éviter que ce soit le jour de son anniversaire …

     

    À suivre.