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16/12/2016

Time is money

 

Quand vous entendez votre nom prononcé de façon approximative sur fond de brouhaha, vous savez d'emblée à quoi vous en tenir.

On vous a sonné depuis une quelconque plate-forme d'appel.

Pourquoi alors ne pas raccrocher aussi sec ? Clac ! (Car votre téléphone est encore de ceux qui se raccrochent – c'était le modèle le moins cher).

Ou bien pourquoi ne pas vous lâcher et exprimer en mots bien sentis le fond de votre pensée, genre foutez-moi la paix ?

Ou éventuellement en profiter pour argumenter fermement votre positionnement anti-capitaliste : y en marre de ce marketing agressif pour nous fourguer des merdes inutiles !!!

Mais voilà : on vous a appris la politesse et un minimum d'égards pour les autres. Si bien que vous ne pouvez vous empêcher d'allier à vos convictions anti-capitalistes abstraites une certaine attention à votre prochain, l'homme (et la femme donc !) concret et déchiré dont parle Marx.

Fût-il quelque peu éloigné de vous, sur sa plate-forme en Inde, au Maroc, ou en quelque lieu que ce soit.

Car vous l'imaginez gardechiourmé par son chef de rangée qui vérifie

1) qu'il suit à la lettre l'entretien-type, déroulant les phrases prévues dans le bon ordre,

2) qu'il reste calme et courtois avec son interlocuteur, quand bien même celui-ci l'injurie (que ce soit pour affirmer son anticapitalisme ou pour toute autre raison moins militante),

3) qu'il ne cherche pas à tirer au flanc en prétextant un besoin de pause alors qu'il a déjà fait pipi pas plus tard qu'il y a 6 h.

Vous savez par ailleurs (vous avez lu des articles et même des romans qui en parlent) que votre interlocuteur là-bas sur sa plate-forme voit son salaire indexé (peut être même son poste suspendu) à sa capacité à vous garder au bout du fil un temps minimal (défini j'imagine par quelque algorithme commercial).

Vous ne savez plus si c'est une minute ou deux, en tous cas pas le bout du monde ni la mer à boire (celle par exemple qui vous sépare de votre interlocuteur).

Quelles que soient vos obligations ou occupations, votre impatience congénitale, ça ne vous tuera pas. Vous.

Alors vous prenez votre mal en patience, entretenant la communication à l'aide de vagues borborygmes, par solidarité avec l'inconnu contre son garde-chiourme et surtout la multinationale qui les exploite l'un et l'autre.

Les deux minutes écoulées, vous pouvez enfin, la conscience tranquille, formuler la phrase magique : merci, je ne suis pas intéressée.

Et voilà. Clac. Ouf.

Reste à savoir si la prochaine fois pour éviter ça, vous ne vous abstiendrez pas de décrocher.

Marxiste mettons, mais masochiste pas tout le temps.

 

08:50 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

13/12/2016

Temps compté

 

« Je n'ai pas le temps ».

J'ai lu récemment une belle biographie romancée d'Évariste Galois (1811-1832), titrée simplement Évariste. (F.H. Désérable. Gallimard 2015)

Ayant plus ou moins, toutes choses égales par ailleurs, fréquenté les mathématiques dans ma jeunesse folle, je savais l'extraordinaire génie de Galois. Sans être capable, je vous rassure, de comprendre véritablement ses théories et théorèmes.

En outre, pour les jeunes étudiants que nous étions, il était auréolé d'un destin de héros romantique à souhait. À vrai dire il aurait sans doute souhaité autre chose que mourir à vingt ans dans un stupide duel pour une bonne femme qui, elle, n'a pas su l'aimer (faut dire qu'il avait son petit caractère, l'Évariste).

Mais bon c'était quand même plus ou moins mourir d'amour.

Je ne savais pas à l'époque, ce livre me l'a apprise, une chose qui avait pourtant de quoi séduire les tout juste post-soixante-huitards que nous étions.

Évariste fut un républicain engagé, en cette Restauration où sévissaient les vieux schnocks nostalgiques de l'Ancien Régime.

Il faisait partie de groupes radicaux, a participé aux soulèvements de 1830 et 1832. Nul doute qu'il aurait été aussi fort actif en 1848.

Si le destin n'avait pas été bête et méchant, indifférent au bonheur du jeune homme et, par corollaire, scandaleusement peu soucieux du progrès des mathématiques.

Dans son livre, Désérable imagine cette fameuse dernière nuit d'Évariste Galois, passée à noter fiévreusement l'essentiel de ses recherches, qui allaient révolutionner l'algèbre grâce à la notion de groupe.

En fait c'est ça, Évariste avait le sens du groupe. (Un sens qui ne nuirait pas à la gauche d'aujourd'hui, si elle avait le souci d'éviter à nous citoyens les restaurations destructrices qui menacent).

Car cette même nuit, si compté que lui fût le temps, il écrivit aussi un manifeste À tous les républicains.

Il était sûr de son génie mathématique et tenait à transmettre sa recherche. Mais il a pris le temps de parler de la vraie vie, la vie bousculée de ces temps, sans se cantonner au monde serein des mathématiques.

Seulement, même s'il pensait vite, ça faisait beaucoup à écrire tout ça, en une courte nuit. Sur le manuscrit où il expose ses découvertes et donne à grands traits les démonstrations, il concède qu'il faudrait entrer dans le détail du raisonnement, « mais je n'ai pas le temps » note-t-il à plusieurs reprises.

Excuse poignante d'un génie encore à l'aurore de lui-même, qui sait qu'il va mourir bêtement à l'aube sur un pré, qu'il ne pourra pas déployer ses ailes, qu'il restera à jamais une promesse que d'autres mathématiciens devront tenir à sa place.

Avec quel effroi a-t-il dû songer que le manuscrit pouvait se perdre, qu'il pouvait, sur ce maudit pré, mourir au carré en quelque sorte.

Ce ne fut pas le cas : il y a un dieu pour les mathématiques CQFD. Mais pas hélas pour un jeune mathématicien et ses vingt ans brûlés au pistolet.

 

08:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

09/12/2016

Démon de midi

 

Comme minuit, midi est une heure auréolée de prestige. Une heure de grande marque. Le soleil y est à son zénith. Ou pas loin.

Laissons de côté les considérations sur les contingences administratives des heures d'hiver ou d'été et ce qui s'ensuit de décalages divers, nous obligeant de fait, les jours d'été, à chercher midi à quatorze heures.

Et l'hiver à voir tomber la nuit à l'heure du thé, et non comme il serait logique, à l'heure du tilleul.

Midi, musicalement, c'est du cuivre, de la cymbale, de l'éclatant.

C'est du brutal, c'est du total. Comme dit David Roi rien n'est caché à son ardeur (psaume 19). Pour être précis il le dit à propos du soleil sans précision, mais il est clair qu'il ne peut s'agir que du soleil de midi.

Moment de tel dardage (dardement, dardure) de ses rayons depuis la verticalité du zénith que trouver un coin d'ombre relève du mirage.

À propos d'ardeur le démon dit de midi n'est pas ce qu'on croit (ai-je appris récemment), une braise virile ravivée chez les hommes vieillissants. Chez les femmes je ne sais si ça existe. Parions que ceux qui le pensent n'y voient pas fatalité démoniaque, mais ridicule pathétique de vieilles peaux incapables d'accepter leur âge.

De toutes façons tout le monde se goure.

Loin d'être un désir derechef aiguillonné, le démon de midi est l'inverse. Il s'agit d'un profond ennui, d'un marasme auquel s'abandonnent le moine et la nonne à l'heure lourde du jour (pareillement mais séparément ça va sans dire).

Bref un pack d'apathie aboulie asthénie auquel la théologie médiévale a donné le nom d'acédie.

On peut en déduire que le menu n'était pas toujours frugal dans les couvents, comment expliquer sinon cette pesanteur méridienne ?

Acédie par ailleurs est un mot qui, je dois le confesser, me donne la chair de poule : traduit en lacanien, il révèle un hideux visage messager d'aquabonisme, annonciateur de page blanche.

Mais si elle fait mine de s'emparer de moi, l'acédie, j'ai mes rites d'exorcisme. Grille de mots croisés soumise à mon inquisition, clope livrée à la main de mon bras séculier pour être consumée.

De quoi mettre en fuite le plus motivé des démons.

Et puis démon pour démon, le philosophe préférera toujours invoquer avec Montaigne celui de Socrate, qui était à l'aventure certaine impulsion de volonté, qui se présentait à lui, sans attendre le conseil de son discours.

Une étrange inspiration dont Montaigne signale le danger potentiel : ne pas attendre le conseil de son discours peut en effet conduire à n'importe quoi. Mais il ajoute que Socrate et lui-même en fin de compte ne s'en sont jamais mal trouvés.

Je ne sais pas à quelle heure ça se passait, mais il est probable que, comme dit Rimbaud, au réveil il était midi.

 

09:08 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)