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15/10/2014

Pas assez pauvre

« J'apporte aux hommes un présent. Ne leur donne rien, dit le saint, décharge-les plutôt de quelque chose et porte-le avec eux, c'est ce qui leur fera le plus de bien : du moins si cela t'en fait à toi-même aussi ! Et si tu veux leur donner, ne leur donne pas plus qu'une aumône et encore laisse-la leur mendier !

Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas d'aumônes. Je ne suis pas assez pauvre pour cela. » (Nietzsche. APZ Prologue 2)

Un certain humour en filigrane dans ce dialogue. Zarathoustra y joue le rôle du candide devant un vieux saint qu'est venu qu'a vu qu'a vécu. Zarathoustra à qui le texte donne tout de même 40 ans, l'âge de Nietzsche au moment où il écrit. Il y a ici duplication du climat « crise du milieu de vie », qui se résout dans un nouveau départ. Zarathoustra devient la charnière de l'oeuvre de Nietzsche, comme son écriture est une charnière dans sa vie.

Grande proximité, à cet égard, avec les Essais (oui encore), particulièrement dans la dramatisation, la mise en scène de la prise de parole. Dramatisation accentuée ici. Certes dans les Essais c'est Monsieur des Essais qui parle, non le Montaigne réel, mais c'est de Montaigne qu'il essaie de parler. Zarathoustra lui, est posé d'emblée comme personnage de fiction. Projection du Nietzsche réel, oui, mais il n'est pourtant qu'un être de papier et de mots. On se demande cependant si, pour le philosophe philologue, Zarathoustra n'est pas aussi vivant que lui Nietzsche être de chair, voire plus authentiquement vivant du fait de sa seule existence de Verbe.

Tout se joue dans ce texte dans l'inversion du sens, le retournement des évidences. Le dialogue opère un chassé-croisé sur la question du donner. Donner n'est pas donner mais décharger, alléger. Décharger n'est pas prendre, mais donner autrement. Donner du moins non du plus.

Justesse psychologique de ce propos, et aussi justesse sociologique, morale. Tout le monde est prêt à balancer sa marchandise, non seulement pour en tirer du fric, mais parfois par conviction que c'est une bonne came qui fera du bien aux gens. Et pourquoi cette idée que c'est du bon ? Parce que c'est du soi. Telle est la vérité sous-jacente ici révélée. Avant d'aller sur les terres de l'altruisme, le don est d'abord, à usage personnel, une façon de consolider son narcissisme. Plus que ce qu'on donne et à qui on le donne, la question est en donnant de s'assurer qu'on a à donner.

Cette phrase révèle donc une façon de concevoir l'être qu'on peut formuler : être, c'est s'avoir. D'où la réponse de Zarathoustra sur l'aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela. Il découvre qu'il échappe au paradoxe de la pauvreté d'avoir besoin de donner pour se prouver qu'on s'a. Il comprend que s'avoir, être quelqu'un, savoir qui on est, ne sera plus sa question. Il a cessé d'être de lui amoureux ou las. Il n'est que là.

 

 

09:47 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

12/10/2014

Comme l'abeille

« Vois ! Je suis las de ma sagesse, comme l'abeille qui a butiné trop de miel, j'ai besoin des mains qui se tendent. »

Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra (Prologue 1)

 

Est-il exact de dire que l'abeille butine du miel ? Le miel n'est-il pas plutôt le résultat de son butinage des fleurs ? (Butinage ou butinerie, comme vous voulez de toutes façons le mot n'existe pas, on voit que ce ne sont pas les abeilles qui font les dictionnaires. Cela dit il y a "butineur", allez comprendre, car butineur ne peut qu'impliquer butinage, non ?)

Nietzsche avait-il des mœurs des abeilles des notions si approximatives ?

A moins que cette dissonance logique, subtilement insérée dans la phrase comme un détail aberrant dans une image pour le jeu des 7 erreurs, n'exhorte implicitement la philosophie à un véritable travail d'abeille, depuis la fleur jusqu'au miel. Sans se borner toujours à se nourrir du miel déjà produit. Non que ce serait condamnable en soi : en fait c'est ce que je fais ici même – donc en effet rien que de très honorable. Mais l'ennui c'est lorsque les philosophes disent ou pensent être des abeilles, alors qu'ils ne sont que mangeurs de miel (ou peut être mouches du marché, titre d'un des discours du Zarathoustra). Nietzsche s'est beaucoup intéressé à la traçabilité des productions philosophiques, par exemple dans la Naissance de la tragédie ou la Généalogie de la morale.

 

Quant à l'opposition dans cette phrase entre le butinage du miel et les mains qui se tendent, elle est opposition entre prendre et donner. Peut être même entre prendre et être pris, car les mains se tendent-elles pour recevoir quelque chose de lui, ou pour se saisir de lui, pour mettre la main sur lui ?Il y a en tous cas le besoin d'échapper à un trop plein, de se vider de soi : il ne dit pas je suis las de la sagesse (en général) mais de ma sagesse.

Le prologue raconte en effet que Zarathoustra, un beau jour, se met en marche pour quitter une montagne où il a passé un certain temps à se gaver de méditation plus ou moins accommodée au miel des philosophes. Là il se délecta de son esprit et de sa solitude et ne s'en fatigua pas, dix ans durant. Mais dix ans de tête à tête avec soi-même ça finit par vous lasser un sage, même doué d'un solide narcissisme. Alors il descend de la montagne en silence.

Ainsi commence Zarathoustra.

 

 

 

 

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08/10/2014

Point trop pointu

EthiqueAu contraire de Mlle M. avec Montaigne, ceux qui me parlèrent de Spinoza en ces temps de nos études (profs, copains) réussirent à m'en tenir éloignée, et pour longtemps. Je sais aujourd'hui que la plupart en causaient sans l'avoir lu, satisfaits au demeurant de leurs commentaires abscons assortis de fiches indigentes. Quant à ceux qui l'avaient lu, ils voulaient en tirer le maximum de gain d'amour propre en insistant sur sa difficulté qu'ils n'auraient pu vaincre sans leur intelligence et leur travail : une incontestable acquiescentia in se ipso signe de la bonne santé de leur conatus.

Souvent dans une librairie, une bibliothèque, je prenais l'Ethique dans ma main, je tournais quelques pages, avec le sentiment (et comme la sensation, quelque chose de charnel) que ce livre m'attendait, que nous avions une sorte de rendez-vous. Mais très vite je le reposais : la forme sans doute me rebutait, non en soi (après tout les math j'en faisais et j'aimais ça) mais parce que je n'arrivais pas à associer cette forme et les révélations existentielles que paraît-il ce livre recelait. J'étais comme devant le coffre protégeant un trésor sans savoir où trouver la clé.

Avançant en âge, je suis entrée dans le temps des « jamais plus », et des « c'est maintenant ou jamais ». Phrases applicables à bien des choses de la vie, qu'il faut savoir prononcer les unes et les autres. Dire jamais plus en acceptant que des choses soient finies, en faire le deuil, si possible le cœur serein. Dire maintenant ou jamais avec le plaisir de tenter une dernière aventure, afin mourir un peu moins idiot. Lire l'Ethique : c'est maintenant ou jamais, me suis-je dit il y a quelque temps. La suite est dans ce blog (voir fin avril-juillet 2013). Quant à relire l'Ethique, c'est toujours maintenant.

Des livres plus ou moins savants encadrent sur l'étagère les Essais et l'Ethique (à propos message personnel Bernard si tu me lis La glose et l'essai de Tournon c'est toujours moi qui l'ai). Livres accompagnateurs peu nombreux, souvent achetés-pas-lus : j'ai toujours tendance à me plonger dans un texte comme ça sans phare ni balise autres que mon goût de lui. Tel est mon mon conatus à moi, pas très malin peut être j'en conviens, mais telle est ma joie de lectrice.

Traité de la ponctuation française, livre aussi charmant que précieux pour qui aime la langue, pourra meubler vos insomnies de questions aussi brûlantes que Quelle est la différence entre un crochet et une parenthèse ? Quels sont les 144 cas d'emploi de la virgule ? Voire avec l'interrogation sismique La ponctuation est-elle une question de rythme, de respiration, de syntaxe ? Et jusqu'au dilemme existentiel Est-on libre de ponctuer comme on veut ?

 

Ces questions ne sont pas tranchées dans le livre bien sûr, mais examinées dans un luxe de nuances, une avalanche d'exemples, qui valent pleine et entière autorisation de ponctuer en fin de compte comme vous voulez. Ou pas du tout. Et pour l'heure disons un point c'est tout.

09:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)